Témoignage – C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif

Par : Valéry K. Baran

« C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif »

Ça me fait toujours bizarre de savoir que le fait que je mentionne l’usage du préservatif dans mes scènes sexuelles, en tant qu’auteure d’érotique, me fait sortir de la norme. J’ai le sentiment d’une norme inversée, en fait. En annonçant le projet de We Need More Safe Sex, et même avant, lorsque je parlais déjà de l’importance que j’accordais à ce sujet, j’ai toujours eu des réactions d’auteurs ou de lecteurs qui demandaient « Et pourquoi en parler ? ». Pourtant, la question devrait être plutôt « pourquoi ne pas en parler ?« . Lorsque deux personnages ont une relation sexuelle qui est décrite en détails, on mentionne bien le moment où ils ôtent, même partiellement, leurs vêtements. De la même manière, l’idée ne viendrait à personne d’écrire une histoire dans laquelle les personnages omettraient tous de mettre des chaussures pour marcher dans la neige, et ce sans que jamais personne ne s’en étonne seulement. L’idée ne viendrait à personne d’écrire une histoire dans laquelle les personnages utiliseraient la même seringue pour se droguer sans qu’à aucun moment la question du risque encouru ne soit abordée… Mais avec le préservatif, c’est différent. C’est le fait de le mentionner qui est subversif. C’est le fait d’en parler qui est hors norme. C’est à ma connaissance, le seul élément réaliste pour lequel la norme dans la littérature est l’effacement total de son existence.

« des lectrices me disaient qu’elles avaient fait leur éducation sexuelle en lisant mes histoires »

Lorsque j’ai commencé à écrire, je n’ai pas eu tout de suite à me poser de questions à ce sujet : j’écrivais des fanfictions se situant dans un univers médiéval-fantastique, alors c’était facile. Puis j’ai écrit ma première histoire contemporaine et j’ai mentionné naturellement, pour un premier rapport entre deux personnes, le fait qu’ils utilisaient un préservatif. Je ne me souviens pas m’être interrogée à ce sujet : j’ai toujours tâché d’écrire des histoires crédibles, prenant en compte la réalité dans laquelle vivaient mes personnages, donc cet élément en faisait partie : c’est ne pas le mettre qui aurait été bizarre. Puis j’ai remarqué que j’étais quasi la seule à le faire. J’ai remarqué aussi – le domaine de la fanfiction le permet probablement particulièrement de par son aspect très communautaire – que ce que j’écrivais influençait de très jeunes lectrices, dont certaines me disaient qu’elles avaient fait en partie leur éducation sexuelle en lisant mes histoires. Du coup, je suis plutôt fière d’avoir fait en sorte que, dans ces lectures certes récréatives, elles aient pu avoir accès en sus à certaines valeurs : le consentement, le respect de l’autre, le respect de son propre corps, l’importance du fait de se protéger… Ça ne me dérange pas que des personnes même jeunes adolescentes lisent mes histoires : je préfère mille fois qu’elles assouvissent leur curiosité envers les choses du sexe avec mes écrits plutôt qu’avec les piètres images de la femme et des rapports sexuels que l’on peut voir dans les tubes porno. Et pourtant, pour ce qui est de l’usage du préservatif, c’est l’industrie porno qui a pris de l’avance sur la littérature érotique, puisque son usage est devenu quasi systématique en cas de pénétration. A côté, la littérature est à la traîne.

Je ne songe absolument pas que les auteurs ayant évacué le sujet « safe sex » de leurs écrits soient des auteurs qui se moquent du bien-être de leurs lecteurs ou de leur santé, ceci-dit. Je pense juste que ce sont des auteurs qui ont parfaitement intégré la norme actuelle, qui est celle d’ignorer totalement ce sujet, au point de ne pas parvenir à  concevoir même seulement le fait qu’ils pourraient faire autrement. Ou que faire autrement ne nuirait en rien à leurs histoires.

« ce projet n’est pas là pour ériger des modèles de vertu »

Il y a eu plusieurs cas qui m’ont fait réfléchir : celui du blog anglophone We Need Diverse Books (raison pour laquelle le nom de celui-ci est quasi repris dans celui de ce blog). C’est grâce à mon amie Cindy Van Wilder que j’ai découvert ce premier blog et je l’ai tout de suite trouvé très intéressant. Je ne me suis pas mise immédiatement à changer mon approche en tant qu’auteur parce qu’il m’a fallu un moment pour que la petite graine qui avait été semée dans ma tête grandisse, mais j’ai dû passer par une remise en question personnelle dans le sens où, moi aussi, je n’écris quasi jamais que des personnages à la peau blanche. Et, depuis, mes histoires ont accueilli deux « Mél », dont il est évoqué pour l’une toutes les tresses de sa chevelure…  Si, dans mon esprit, toutes deux ont la peau colorée, je ne suis pas allée plus loin dans leurs descriptions parce que je reste toujours très évasive sur la représentation physique de mes personnages justement pour permettre aux lecteurs de s’identifier plus aisément à eux, mais la découverte de ce blog m’a permis d’ouvrir cette porte supplémentaire en matière d’identification, au moins : une « Mélinda » comme une « Mélissa » peuvent se reconnaître en ces deux « Mél ». Il ne s’agit que d’un premier pas, et probablement évoluerais-je plus nettement à l’avenir en ce sens, comme je peux encore évoluer par rapport à mon abord du safe sex dans mes écrits. L’article de Magena Suret sur les pratiques à risque m’a d’ailleurs rappelé que je n’ai jamais abordé la question de la protection en cas de sexe oral. Mais ce projet n’est pas là pour ériger des modèles de vertu, de toute façon, pas plus que pour distribuer des bons ou mauvais points : il est là pour permettre à chacun de s’exprimer, d’échanger et de réfléchir, et de se nourrir du vécu des uns et des autres. A chacun de se laisser le temps d’évoluer, ensuite.

Et puis il y a eu le cas, très récent, d’une auteur publiée chez un éditeur commun, qui faisait partie de ces auteurs ignorant justement le sujet du préservatif. Et puis on en parlait autour d’elle, entre auteurs sensibilisés à ce sujet : pas directement avec elle, ou peut-être que certaines l’ont fait, je ne le sais pas, mais on en discutait : il y a eu un article que j’ai posté sur mon blog auteur personnel, il y a eu des discussions que l’on a eues, il y a eu d’autres auteurs qui se sont exprimés aussi sur les raisons pour lesquelles, pour eux, il était important de ne pas négliger cette réalité… Et puis, récemment, cette auteur a annoncé que, voilà, elle avait abordé la question du préservatif dans son écrit actuel, et j’en ai été à la fois surprise et ravie. J’ai pensé : « Alors, en parler, ça peut faire vraiment réfléchir ? Au point de changer même un peu les esprits ? ».

« on se sent très vite seul »

Ça m’est resté dans la tête et c’est peu après que je me suis dit qu’une plateforme d’expression comme celle-ci vaudrait le coup d’être créée. D’abord parce que, lorsqu’on est, en tant que lecteur ou auteur, dérangé par l’absence de préservatif dans une scène de sexe sans qu’aucun personnage ne manifeste quoi que ce soit à ce sujet, de safeword dans un rapport BDSM, de consentement dans un rapport se voulant amoureux… et on peut en dire beaucoup à ce sujet, on se sent très vite seul : personne ne s’exprime à ce sujet et la norme, là encore, semble véritablement celle de considérer ces éléments éloignés de notre réalité comme parfaitement normaux. Du coup, faire un groupe m’a paru intéressant. Juste pour dire : « Voilà, on ne le dit généralement pas mais on n’est pas seul, on est plusieurs et, eh ! on peut même en parler ! » Ensuite, parce qu’il manque cruellement d’espace d’expression à ce sujet, autant pour donner son avis, faire part de ses questions ou de son expérience, que pour avoir simplement des exemples d’écrits sur lesquels s’appuyer lorsque l’on a soi-même envie d’aborder ces sujets en tant qu’auteur, pour aider chacun à se poser des questions, à réfléchir, à se nourrir pour évoluer…

L’important, c’est d’ouvrir un dialogue, de ne pas se laisser écraser par le sentiment de « subversion inversée » que l’on peut parfois éprouver lorsque l’on tient en importance le fait d’avoir des histoires crédibles y compris sur la réalité des IST, et d’échanger !


  Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et  de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


A lire aussi :

Le consentement, c’est simple comme une tasse de thé

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2 réflexions sur “Témoignage – C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif

  1. k dit :

    Merci pour cet article j’ai apprécié et j avoue que le fait que les personnages n abordent pas le sujet du préservatif ds une scène sexuelle me pose pb

    Comme toi cela me paraît important
    Bise

    J'aime

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