Témoignage – La loi du silence

Par : Delphine (DD)

La loi du silence

« Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi »

Avec mes camarades, il parlait. Jamais avec moi. Pourtant, un jour, il a bien fallu qu’il s’adresse à moi pour que je le suive dans un coin tranquille. C’est arrivé plusieurs fois. Juste quelques mots. Jamais aucune question sur l’un ou l’autre. Rien de personnel. Je ne me souviens ni de ce qu’il a pu dire, ni même du son de sa voix. Je sais juste que c’était dépourvu d’intérêt.
Et puis ça a été des attouchements, des sortes d’embrassades que je connaissais pour la première fois, toujours sans un bruit. Quelques activités, très brèves, que les psychologues catégorisent déjà dans le « rapport sexuel ». Une fois, j’ai songé à demander où on allait, comme ça, avec nos vêtements froissés, nos envies et la conscience qu’il suffisait d’un dernier pas pour avoir besoin de protection. J’ai retourné la question –les questions–, dans ma tête jusqu’à ce que ce soit fini. Rien de plus ne s’était passé.
Enfin, un jour, inconsciente alors des risques potentiels, j’ai essayé une fellation, réclamée par des gestes et des mains qui me guidaient, toujours sans un seul mot. J’ai évidemment eu droit à un splendide réflexe nauséeux. Je me suis retirée et j’ai toussé et reniflé pour faire passer l’envie de vomir. J’ai entendu vaguement :
« Ça va ? »
C’était la première fois qu’il posait la question.
« Non. »
Je crois que ça a été le point de rupture. On a rajusté nos vêtements et on est partis chacun de notre côté, sans échanger une seule parole de plus. On ne s’est plus jamais approchés l’un de l’autre. De sentiments ou de sensations, il ne me reste rien. Juste un souvenir désagréable où tout s’étouffe sous l’action d’une impalpable sourdine.

Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi.

« Les médiums, ça n’existe pas »

J’aime ces beaux textes lyriques où l’érotisme touche à la poésie, où les sensations ne passent que par le toucher, la peau de l’autre, où les personnages se comprennent d’un simple regard, d’un sourire ou d’un geste. C’est une forme d’expression de leur amour, ce sont de longues descriptions de leurs ébats, comme autant de sentiments partagés sans se le dire.
La parole, dans ces écrits, est traitée comme un parasite, comme ces capotes dont on n’évoque pas l’existence parce que, franchement, c’est pas sexy. C’est vrai que c’est beau, ces textes où tout semble facilité par l’omniscience d’un couple. Même lors d’une première fois. C’est beau mais… Les médiums, ça n’existe pas.

On retrouve ce silence présenté comme évident dans un nombre incalculable de fictions.

Pour revenir aux médiums, la scène entre Mel Gibson et Marisa Tomei, dans le film Ce que veulent les femmes, en est à mes yeux un des plus beaux exemples. Il y est présenté comme normal que la jeune femme n’exprime pas à haute voix ses nombreux malaises et ses désirs. Ici, la conclusion est positive puisque le héros écoute toutes ses pensées et parvient à s’adapter. S’il n’avait pas entendu son for intérieur, l’absence de dialogue et de sincérité entre les deux personnes aurait été catastrophique. Pourtant, cette scène n’est pas représentée comme une leçon en faveur de la communication. Elle sert davantage de gag et d’épreuve pour le héros et il n’y a aucune compréhension entre ces deux personnages.

« Est-ce que ça va ? »

Il s’agit d’une constante bien insérée dans les mœurs : il faut deviner ou se taire, parce que visiblement, dire qu’on n’aime pas telle ou telle pratique, ou que là, ça fait mal aux tétons, merde, durant l’acte, c’est semble-t-il interdit. Ça casserait tout.
Vraiment ? Ça casserait tout d’insérer une réelle complicité entre deux êtres censés s’aimer ou s’attirer ? De leur permettre de s’exprimer sur leurs sensations, pour dire à l’autre ce qu’ils apprécient ou non ? Ça casserait tout d’éviter que l’un des héros soit mal à l’aise durant l’acte ? L’amour ne passe-t-il pas par l’écoute de l’autre, l’absence de non-dits ?
Pour comprendre et savoir, il ne suffit pas de faire ce qu’on peut ou ce qu’on sait. Chacun est si différent qu’il est impossible de correspondre parfaitement aux sensations de l’autre. Il faut parler. Il faut dire les choses. S’exprimer. Poser des questions. Rire, même, si possibleMe chatouille pas ! Attends, je remets mon sein, ça pince. Aïe, arrête, j’ai mal là. Est-ce que ça va ? Autant de petites choses, de petites attentions. Pas seulement pour le romantisme. Pas uniquement pour faire joli. Mais parce qu’on ne peut pas construire une relation, moins encore une sexualité, sans dialogue.

Récemment, en relisant quelques passages de mes auteurs favoris, j’ai remarqué cette constante : leurs personnages communiquent pendant l’acte. Beaucoup. Souvent pour plaisanter. Et cette complicité orale, au style direct ou indirect, ne rend la scène que plus crédible. Parce qu’ainsi, les personnages sont vrais.
Le voir présenté si naturellement dans la fiction, ou même étudié comme l’un des nombreux problèmes de communication dans une relation amoureuse, ça aurait évité tous ces malaises à la petite ignorante que j’étais. Combien de personnes n’osent-elles pas avouer à leur(s) tendre(s) moitié(s) lorsqu’elles ont mal ? Combien d’entre elles, parce que la fiction présente ce comportement secret comme une évidence, n’ont pas même pensé à se confier à leur(s) amant(s) ? Combien n’ont pas conscience qu’en fait, c’est normal de parler ?

Le safe sex, ça passe par le dialogue.


  Delphine (DD)

Lecteur insatisfait, témoin choqué, DD est traducteur, mais surtout éditeur d’homo-romance chez YBY Editions.


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