Un exemple de Dark romance réussi : In These Words

Dans notre série d’articles autour de la Dark romance, on va s’intéresser à un exemple particulièrement intéressant qui montre que, oui on peut exploiter l’aspect le plus sombre de la Dark romance soit le fameux rapport victime/bourreau, on peut même « érotiser » une scène de sexe non consentie, le tout sans en minimiser la gravité, sans faire du comportement du bourreau un élément de séduction, sans traiter le bourreau comme quelqu’un qu’il conviendra de « guérir »,  et tout en développant tout de même une romance. Tour de force, non ?

Bienvenue dans le manga In These Words.

En préambule, on va d’abord refaire un point sur ce qui a été évoqué comme problématique sur le sujet dans l’article La Dark romance, complété par l’article Le rôle d’un livre est-il d’éduquer ? C’est à dire que, comme on l’évoque régulièrement sur ce blog, le problème n’est pas le sujet mais le traitement qui en est fait. Or, traiter le viol, les sévices psychologiques et/ou physiques en tant qu’éléments pouvant aboutir à une romance entre la victime et son agresseur :

  •  Tend à tolérer, banaliser et excuser ces actes,
  • Romantise des situations malsaines et dégradantes,
  • Fait croire qu’un homme violent, manipulateur, etc. peut changer, aimer et être aimé en retour,
  • Néglige la préparation des lectrices à son contenu, par l’absence de trigger warning.

Et, par ce biais, ce type de roman s’inscrit ainsi dans la « culture du viol » de notre société, avec ses conséquences à ne pas surestimer (ce n’est bien évidemment pas « un » livre qui va avoir des conséquences), mais à ne pas sous-estimer non plus (l’ensemble de cette culture, elle, en a).

On voit ce qui en est pour In These Words ?

Avant que vous lisiez la suite, je préviens que, pour une raison de développement du sujet, cet article comportera des spoils sur l’intrigue de cette œuvre, et en particulier un spoil sur le rebondissement le plus marquant de cette histoire (cité en troisième point). Si vous ne comptez pas lire cette œuvre (si vous ne lisez pas de manga, par exemple, ou d’histoire mettant en scène des rapports sexuels entre deux personnages masculins), vous pourrez lire l’article en entier sans problème. Si vous êtes peu sensible aux spoils mais voulez tout de même éviter de vous gâcher la surprise de ce troisième point, il est indiqué à l’avance dans l’article donc vous pourrez vous arrêter à temps. Si vous voulez de toute façon lire ce manga, évitez à tout prix ce point 3 voire l’article en entier : ce serait vous gâcher l’intrigue.

In These Words, donc. C’est un manga créé par deux autrices : une dessinatrice, et une scénariste qui a été auparavant policière pendant 11 ans, a étudié la psychologie, et a travaillé au sein de l’Air Force aux USA. Pour le scénario de thriller psychologique dans lequel on est ici, on a donc déjà quelqu’un qui sait ce qu’elle écrit.

Le scénario est celui d’un thriller : un profiler est amené à travailler avec des services de police pour obtenir les aveux d’un tueur en série, et ce dans un huis clos qui le met quasi seul face à ce tueur en série, à l’intérieur d’un bâtiment gardé secret, le tout dans des conditions de sécurité inquiétantes. Autant dire qu’on est très vite dans une atmosphère oppressante.

A partir de là, on part dans le spoil.

Pourquoi est-ce que cette histoire fonctionne si bien en tant que Dark romance sans traiter pour autant de manière problématique les violences sexuelles ?

Parce que, déjà, on est tout à fait dans ce qui fait le succès de la Dark romance, c’est à dire le scénario du « fantasme de « viol » », qui est en fait celui dans lequel le personnage principal est l’objet d’un désir sexuel si fort qu’il pousse même à des actes moralement et légalement condamnables. Mais on a aussi le deuxième « fantasme » de ce type d’histoire, parce que qui dit Dark romance dit « romance », soit celui où le personnage principal est un être à l’âme si extraordinaire qu’il va susciter un sentiment amoureux tout aussi extrême que le désir cité ci-dessus et chez un personnage qui, normalement, ne devrait pas en avoir. C’est ce double fantasme qui crée l’attrait de ce type d’histoire. En effet, dans ce manga, le tueur en série n’a jusque là ni eu de rapports sexuels avec ses victimes, ni de sentiments amoureux. Le profiler va donc être l’exception : celui qui va susciter cette double transgression.

On est donc dans un scénario très noir, avec un vrai huis clos, une tension psychologique forte, des scènes angoissantes, de nombreuses interrogations sur tous les personnages… On sait très vite qu’on est dans un YAOI, soit un manga mettant en scène des relations sexuelles voire romantiques entre deux personnages masculins, parce qu’on en reconnait les codes (comme on reconnaît les codes de la romance dans la Dark romance), c’est à dire : personnages aux visages, attitudes et corps ultra esthétisés, érotisme latent, face à face quasi permanent entre les deux personnages principaux, rapport de « séduction » (même si dérangeante, ici) présent dès le début… Pourtant, même si le scénario du rapport forcé est (hélas) une grande constante des mangas YAOI, quasiment une obligation même (il n’est pas rare que ce soit une exigence des éditeurs), le rapport entre les personnages est tellement malsain, et traité comme tel, qu’il parait impossible qu’une romance soit développée sur cette base. On ne peut que se demander « comment » une romance va bien pouvoir entrer là-dedans, en conséquence. Vraiment. C’est la grosse interrogation de cette histoire : comment ?

Et en même temps, en sus de la tension psychologique et de l’horreur de la confrontation profiler/tueur en série, jamais le personnage du profiler n’est présenté comme une oie blanche : c’est un personnage qui, lui-même, est ambigu, surprenant… Les mystères sont nombreux à son sujet. On ne comprend pas forcément son attitude mais justement : elle n’est pas représentée comme l’incarnation de la « normalité » face à la « perversion » que peut représenter le tueur en série. Il y a quelque chose entre les personnages, on ne sait pas quoi. Les cauchemars que fait le profiler le laissent entendre, ces images particulièrement violentes dont on ignore si elles s’ancrent dans la réalité et qui participent aussi aux interrogations que l’on a sur la personnalité du profiler et son vécu, ses éventuels troubles psychologiques. Les mots qu’ils échangent avec le tueur en série le laissent aussi entendre.

C’est le premier point important : on a à la fois une Dark romance, avec un thriller sexuel parfaitement géré, mais sans passer par le cliché de l’oie blanche, qui peut compliquer encore un revirement derrière : les deux personnages sont d’emblée présentés comme mystérieux, avec un passif, et non pas des incarnations de la « normalité ».

Deuxième point :

Les scènes de sexe. Elles sont d’un esthétisme exceptionnel, érotiques même dans leurs représentations les plus dérangeantes. Et elles exploitent avec brio les « limites » sur lesquelles surfe la Dark romance. C’est à dire que les scènes dérangeantes sont à la fois érotisées, et à la fois bien présentées en tant que scènes dérangeantes. On ne se trompe pas à ce sujet et les autrices ne font pas comme si elles n’avaient pas d’impact psychologique. Et, en même temps, elles participent totalement à l’intrigue, tout en voyant leur aspect terrible interrogé par certains éléments :

D’une part, il y a le fait qu’on ne sait pas exactement ce qui est de la réalité et ce qui est du rêve ou du problème psychologique. L’histoire commence par une scène dont on ignore si elle a un ancrage dans la réalité ou s’il s’agit seulement d’un cauchemar, elle se poursuit par une alternance entre réalité et cauchemars mais qui trouvent de curieux échos à la réalité, elle continue avec un basculement de cette réalité qui suscite des interrogations toujours plus fortes sur ce qu’il s’est produit ou non… Difficile de savoir, du coup, si les scènes terribles qui nous sont montrées appartiennent à la réalité ou non. Je ne l’ai pas encore précisé mais le profiler prend de plus des médicaments dont on ignore quel impact ils peuvent avoir sur sa perception de la réalité, ce qui participe à la confusion à ce sujet.

D’autre part, les attitudes du tueur en série, parfois, sont parfaitement dans l’horreur à laquelle on s’attend de la part d’un tel personnage, et parfois intriguent, semblent en contradiction avec celles précédentes, pas aussi loin qu’on ne pourrait le craindre, extrêmes et puis… modérées. On ne sait pas.

Et enfin, il y a l’attitude du profiler. Ce qui fait l’horreur d’une situation, ce n’est pas uniquement la situation ; il y a la manière dont elle est vécue, et justement, le personnage du profiler oscille lui-aussi dans des réactions opposées : parfois il est totalement dans l’horreur de ce qu’il subit (dans les cauchemars, notamment), parfois il est lui-même ambigu, au point d’interroger quant à ce qu’il a pu vivre précédemment pour réagir ainsi ou ce qu’il a dans sa tête : sa psychologie, son vécu. On n’est pas uniquement dans des scènes violentes, qui répondent aux fantasmes des lectrices ou apportent leur lot cathartique : ces scènes servent le mystère développé, donnent des indications sur les personnages, intriguent, font avancer l’histoire.

Deuxième point, donc : un abord du « fantasme de « viol » » sur lequel surfe la dark romance, mais associé à un traitement réaliste de ces scènes, sans minimiser le moindre instant leur gravité, et qui font avancer l’intrigue.

Troisième point et c’est certainement le plus puissant de cette histoire :

Le problème, dans ces romances victime VS bourreau, c’est qu’il faut la faire avaler, la romance entre la personne qui a subi tortures et viols et celle qui l’a violée/torturée ! Oh, tu m’as violé.e, humilié.e, infligé des sévices abominables mais c’est parce que tu étais malheureux et perturbé psychologiquement, je te pardonne… Ça ne peut pas passer chez tout le monde, c’est clair. Ce type de scénario a de plus le problème d’exploiter une vision fausse de la maladie mentale (ou de nier totalement l’existence de maladie mentale).  Donc il faut la trouver, la pirouette permettant d’écrire une romance tout en écrivant un tel thriller.

Et vous voulez savoir celle que les autrices ont trouvé ?

Alors, dans cette histoire (LA grande révélation qu’on découvre au bout d’un moment), c’est que, en fait, le tueur en série existe… mais qu’il n’est pas celui que l’on voit dans l’histoire. Que le profiler est, du début à la fin, manipulé (tout comme les lectrices !). Lui-même a été enlevé auparavant par le tueur en série, de la part de qui il a subi des sévices (d’où ses cauchemars), mais un blocage psychologique l’empêche depuis de revoir son visage. D’où ce plan, décidé et organisé par lui-même, d’essayer de retrouver la mémoire en se plongeant dans un jeu de rôle où, aidé par… là, on attend la suite pour savoir, mais on suppose qu’il s’agit de méthodes psychologiques et des médicaments qu’il prend pour lui permettre de se prêter à cette confusion de la réalité, il va revivre ce qu’il a vécu lorsqu’il était captif du tueur en série. Et il demande à son propre amant, soit le policier avec qui il travaillait jusque-là, de jouer le rôle du tueur en série.

Terrible et passionnant.

Certes, on se retrouve alors dans l’un de ces codes des thrillers avec tueur en série qui peuvent paraître un peu « faciles », parfois, mais pourtant ça colle. Et ça colle impeccablement : les ambiguïtés du profiler sont expliquées, les raisons pour lesquelles il ne réagit pas forcément comme on l’attendrait, les attitudes parfois surprenantes du policier/tueur en série qui semble avoir du mal à se prendre à ce jeu lui-même…

Et là, et c’est vraiment le tour de force de ce manga, on assiste à un passage extraordinaire parce qu’on a un retour dans le temps. et on voit ce qu’il s’est passé avant : la rencontre entre le profiler et le policier, leur attirance, le jeu de séduction… jusqu’à une scène d’amour absolument incroyable parce qu’elle entre en opposition totale avec tout ce qui avait été dressé jusque là pour attirer la lectrice, et se révèle magnifique ! Érotique à ne plus en pouvoir, et ça c’est vraiment le plus passionnant ce ce manga, parce qu’on a une histoire qui a attiré à la base par un contenu transgressif et violent, et propose soudain une scène de sexe superbe, vécue dans un consentement parfait, avec même un retournement des clichés les plus fréquemment vus dans le YAOI puisqu’ici, c’est le « uke » (soit celui qui sera pénétré) qui dirige l’acte, la séduction est réciproque, la communication verbale présente… On se retrouve donc face une vraie opposition entre les scènes de viol précédentes et cette scène de sexe consenti qui se détache totalement de ce qui a été montré auparavant en se révélant non seulement superbe, mais aussi la plus chaude, la plus prenante et la plus marquante de toutes. En relisant ce manga pour écrire cet article, c’était d’ailleurs cette scène que j’avais le plus envie de relire, mais il n’y a pas eu que ça : je me suis rendue compte que c’était aussi celle dont j’avais gardé le souvenir le plus précis ; celui des précédentes s’est révélé beaucoup plus flou. On y voit, de plus, quelles sont les personnalités « normales » des personnages : du profiler avant le viol, sans les médicaments qui embrouillent son esprit, sans ce jeu de rôle ; du policier, à l’opposé complet de ce qu’il a pu montrer en jouant le rôle du tueur en série.

Et, extrêmement important aussi, même là, aucune problématique n’est ignorée. Clairement, dès qu’on commence à lire ce manga, on tique sur de nombreuses choses, ne serait-ce que les mesures de sécurité plus qu’inquiétantes dans le huis clos qui nous est proposé (genre : euh… ils font quoi, la police, là ?). Et on tique aussi, forcément, sur ce choix de jeu de rôles. C’est inquiétant, psychologiquement, c’est même terrible. Mais ça aussi, ce n’est pas laissé de côté : on voit bien que le policier est mal à l’aise vis à vis de ce jeu de rôle, qu’il en souffre, on ne peut que songer aux questions que cela pose sur ce qu’il adviendra de leur relation avec le policier après un tel épisode… C’est même très fort, dans un scénario de romance : ce qu’il sacrifie, alors, pour le bien de l’enquête… Et ça aussi, c’est primordial : rien n’est minimisé, rien n’est traité par dessous la jambe, rien n’est ignoré. Les autrices exploitent les problèmes, les développent, et en font des atouts puissants du scénario.

Donc troisième point (et non le moindre) : pirouette scénaristique très maligne permettant d’exploiter le sujet de la Dark romance entre une victime et son bourreau, tout en l’esquivant en même temps, associée à une exploitation sans concession des problèmes suscités et de la psychologie associés.

Et cerise sur le gâteau : contre exemple total avec une scène d’amour extrêmement érotique dans laquelle le consentement est parfaitement mis en valeur.

Chapeau.

On reprend les points problématiques cités au début de l’article ?

  • Viol présenté en acte pouvant aboutir à une histoire d’amour entre la victime et son agresseur -> Non.
  • « Romantisation » de situations malsaines et dégradantes -> Non.
  • Mise en scène de l’idée qu’un homme violent, manipulateur, etc. peut changer, aimer et être aimé en retour -> Non.
  • Absence de trigger warning -> Le trigger warning est présent.

On attend toutes désespéramment la suite de ce manga (mais quand sort le tome 3 en France ?!) mais, au point où en est cette histoire, avec même juste deux tomes de sortis, elle s’impose déjà comme un exemple parfait du fait que l’on peut écrire une histoire exploitant parfaitement ce qui attire dans le genre de la Dark romance, on peut même exploiter les fantasmes les plus sombres de l’être humain, sans tomber pour autant dans des représentations problématiques des violences sexuelles, sans dédouaner leurs auteurs et sans faire de comportements graves des éléments de séduction.

Ce n’est surement pas aisé.  Il a certainement dû falloir un réel effort de réflexion, d’imagination et de construction scénaristique de la part des autrices de ce manga, mais n’est-ce pas justement le travail de l’auteur ? De chercher ce qui fait l’intérêt, profondément, d’une situation, et savoir l’exploiter en fonction ?

Il y a d’autres scénarios qui peuvent être inventés pour exploiter ce « fantasme de « viol » » dans un thriller sexuel sans véhiculer pour autant des idées problématiques. Il y a certainement de nombreux autres romans qui l’ont fait et, si vous en connaissez des exemples, dîtes-le nous en commentaire : on sera ravies de les connaître. Mais ce qu’il faut dire, et c’est ce qui est important, c’est que c’est possible. Et que c’est justement le travail de l’auteur de les imaginer.

Je finirai par ces mots de la scénariste de ce manga, interviewée par le magasine Madmoizelle :

Du premier au deuxième tome d’In These Words il y a un vrai basculement dans les relations sexuelles représentées, du non-consentement au consentement. Dans beaucoup de boy’s love cette ligne est assez floue ; clarifier cette distinction entre relation consentie ou non, ça vous tenait à cœur ?

Narcissus — Avant, je travaillais dans la police ; j’ai été confrontée à de nombreuses affaires de viols, j’ai été en contact avec des victimes. C’est pour moi un sujet très personnel sur lequel je ne peux pas transiger. Je ne peux pas glorifier le viol. C’est impossible pour moi. Je tiens à cette clarification.

Ce qui est important, c’est de garder un certain réalisme dans l’histoire. Si une relation est non consentie, elle est non consentie. C’est impossible d’exprimer son amour par le viol. On ne viole pas par amour. C’est un crime. Et je veux que ce soit très clair dans les relations présentées dans cette histoire.


Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


Sade VS Dark romance

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