Témoignage : Fiction ou réalité ?

Par : Jason Crow.
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Fiction ou réalité ?

De Batman à Killing Stalking

L’image que vous voyez ci-dessus est un extrait de Son of Batman, dans lequel on apprend que Batman, le Chevalier Noir, symbole de masculinité, de force et de bravoure mais aussi légèrement psychotique à ses heures perdues, a été violé par sa petite amie dans le but de concevoir un enfant. Et autant l’idée que Batman ait pu être violé ne me surprend pas – une autre criminelle a déjà tenté sa chance et l’a torturé puisqu’il ne pouvait pas avoir une érection -, autant je suis perturbé par le fait que ce moment traumatisant de sa vie ne semble avoir été pris au sérieux que par lui et certains Robins. Je m’explique : à chaque fois que Batman fait mention de son viol, ce qui arrive déjà rarement, il se prend une réflexion en pleine face. Pourquoi ? Parce qu’il est un homme. Un homme ne pleure pas, un homme ne crie pas. Et puis, il a eu une érection, non ?

J’ai déjà vu des fans dire « oh mais Talia n’est pas si mauvaise et puis, une femme ne peut pas violer un homme… ». Repeat after me children : tous les êtres humains, peu importe le genre, sont capables du pire.

Mais surtout, qu’est-ce que cela prouve ? Que cette partie du comics a été écrite pour choquer mais sans intention d’approfondir, de donner aux vraies victimes de viol une occasion de dire « eh, c’est arrivé à Batman, ça veut dire que je ne suis pas seul et que même un superhéros peut être vulnérable » ? Sans doute. On le ressent. Et quelque part, c’est tant mieux pour les auteurs, si ils n’ont jamais vécu ce genre de chose…

Mais moi je l’ai vécu. Je sais ce que ça fait de se réveiller en pleine nuit, terrifié, endolori, débraillé, le pantalon baissé. Et je sais ce que ça fait de voir un homme qui est allongé derrière vous et qui vous sourit à la pensée de ce qu’il vient de vous faire. Je sais ce que font les fashbacks. Je sais ce que font les triggers.

Je sais ce que ça fait de survivre à ça. Et ça se ressent dans mes écrits, premièrement parce que tous mes livres parlent à un moment donné de viol ou de violences domestiques de manière crue, détaillée, mais jamais romancée. Car romancer le viol revient à le banaliser.

Ce n’est que de la fiction ?

Eh bien… Pas tant que ça.

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Prenons Killing Stalking : un adolescent obsédé par son camarade de classe le stalke et finit par entrer chez lui par effraction. Il finit capturé par son camarade psychopathe, violé, battu, torturé. Il développe un véritable syndrome de Stockholm est s’attache d’avantage à son bourreau, tout en étant on ne peut plus conscient de sa folie.

Killing Stalking ne présente pas ses personnages de manière romancée. Et pourtant, nombreux sont ceux qui trouvent cette relation saine et naturelle. Ce qui m’inquiète un peu, quand je pense que certains lecteurs très influençables sont susceptibles de reproduire ce genre d’actions pour le thrill, pour l’adrénaline.

Mais non !

Mais si. Vous vous souvenez du gamin qui a tué sa mère et sa sœur parce qu’il voulait recréer son propre Halloween ? Et celui qui, déguisé en Ghostface, a tué sa petite amie ?

Je ne dis pas que la fiction inspire toujours la réalité. Mais il faut savoir qu’en tant qu’auteurs, nous avons la responsabilité d’informer nos lecteurs sur le contenu de nos livres et surtout, de bien mettre en avant le fait que ce qui est mal est mal et ce qui est bien est bien. Nous ne devons pas romancer des actes barbares et criminels. Le fait que ça ne soit que de la fiction n’est qu’une excuse et une mauvaise en plus.

Je vais vous donner un exemple tout bête. Quand j’avais quatorze ans, j’ai rencontré un garçon de seize ans. Il était gentil. Un peu nouille sur les bords mais adorable. Appelons le L. L aimait le BDSM, parce qu’il l’avait vu dans des pornos ou lu dans des livres. Et il avait une vision du sexe complètement faussée. Cela dit, L ne m’a jamais fait de mal. Il me préparait, je l’excitais un peu… Et voilà. Cela dit, j’avais quatorze ans. Et même L savait que c’était trop jeune pour passer aux choses sérieuses. Alors on s’est retrouvés quand j’avais dix-sept ans et là, c’est moi qui suis devenu le dominant. Mais moi, je ne me servais pas de livres ou de pornos. Et si j’ai un conseil à donner à ceux qui veulent tenter le BDSM… N’utilisez JAMAIS 50 Nuances. Pourquoi ? Parce que 50 Nuances, c’est du viol et de l’abus de pouvoir, pas du BDSM. Le vrai BDSM se fait dans le respect et l’amour de l’autre. Il ne s’agit pas nécessairement de coups de fouet ou même de violence. Il s’agit d’un jeu de rôle. Et on s’amuse. Il y a une notion de consentement et surtout, un safeword. Stop. Si L me disait qu’il avait mal, j’arrêtais aussitôt.

Malheureusement, tout le monde n’est pas aussi ‘gentil’. Dans mes livres, on retrouve souvent le thème du viol et de la violence domestique. La plupart de mes personnages principaux (Jonathan Miloslaw, Sherlock Black, Nathaniel, Jason…) ont vécu des trucs assez moches.

Pourquoi ? Parce que quand on écrit, on a besoin d’exorciser ses démons. Et moi, je mets mes traumatismes sur le papier. Je n’entrerai pas dans le détail de ce que j’ai vécu, mais ça a beaucoup influencé ma façon d’écrire et ça explique mon style assez sombre, de même que la mort de la mère de James Ellroy, violée et tuée, a beaucoup influencé les écrits de son fils. Il suffit de lire le Dahlia Noir ou Lune Sanglante pour s’en rendre compte. Il y a des viols dans tous les livres de John Irving.

Mais qu’ont ces auteurs en commun ?

Ils ne romancent pas le viol. Ils ne le banalisent pas. Malheureusement, nombre d’auteurs, surtout dans les yaoi (attention, je n’ai rien contre le yaoi, j’adore Maiden Rose), ont tendance à rendre le viol ‘mignon’. Le personnage violé dit ‘non, non’, et l’autre continue et le violé aime ça mais c’est traité comme une scène de sexe normale. Alors que non, ça devrait être traité comme quelque chose de moche, quelque chose de traumatisant. Par respect pour les victimes, déjà. Parce que je sais que quand je vois une scène de viol banalisée, ça me détruit le moral puissance douze. Ça me donne envie de me faire mal alors que ça fait un an que je n’ai pas touché à une lame.

Attention, je ne blâme pas les lecteurs. Et les auteurs sont libres de faire ce qu’ils veulent.

Mais prenons un exemple tout bête : je vais dans une librairie. Je n’ai pas le moral. Un homme me drague dans le rue, insiste lourdement. J’ai peur et je finis par me sauver en courant de peur que ‘ça’ recommence. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes circonstances et cet homme ne me voulait probablement aucun mal. Mais j’ai peur. Je rentre dans la librairie en espérant trouver un peu de réconfort au milieu des livres. J’aime les manga. J’en choisis un au hasard.

Et la première scène à laquelle j’ai droit, c’est un personnage qui se fait violer. Et qui se fait traiter de tous les noms. Et quand il en parle, on lui dit « bah, t’as eu une érection ? Donc t’as aimé. ». Si bien que lui-même finit par s’en convaincre.

Et les lecteurs trouvent ça trop ‘kawaii’.

Moi je ne trouve pas ça kawaii. Moi, j’ai l’impression qu’on me dit que quoique j’ai pu vivre, je suis coupable.

L’importance du safesex et du consentement dans les livres vient avant tout du fait que la fiction peut impacter la réalité. J’ai déjà entendu des témoignages, des enfants, des ados, à qui des adultes ont fait croire que ce qu’ils faisaient était normal. Aujourd’hui, ces gamins sont adultes et suivent deux schémas :

  1. Ils cherchent à éduquer les autres/gardent le silence.
  2. Ils reproduisent ce qu’on leur a fait.

Conclusion :

Ce que je veux dire, c’est que… You do you. Vous lisez et écrivez ce que vous voulez. Mais par pitié, faites la part des choses et surtout, surtout, restez prudent.

Est-ce qu’une victime de viol peut jouir pendant l’acte ? C’est déjà arrivé. Et ça arrive de développer un gros syndrome de Stockholm pour l’agresseur. Mais ça ne veut pas dire que c’est normal. Les victimes ont besoin d’être entendues et soutenues.

Personnellement, je voudrais voir un trigger warning au début des textes, un petit disclaimer tout bête. Ca prend deux secondes à écrire et surtout, ça aide le lecteur à rester dans sa zone de confort. De plus, ça permet de dire « eh, je sais que ce qui est décrit ici (viol/violence/abus) n’est pas quelque chose qui doit être romancé. Je fais la part des choses. ». Et c’est mieux pour tout le monde.

Merci.


Jason Crow

Jason Crow est un auteur de romans et nouvelles érotique gay.


A lire aussi :

Témoignage – Écrire la prise de risque sexuel (dans l’érotique)

 

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