L’amour a tous les droits… ou pas

« Je fais ça parce que je t’aime ! »

Tout a commencé, il y a fort longtemps, probablement à l’époque où l’auteur/trice a pris la plume pour écrire des romans d’amour. Du dilemme cornélien aux drames de Racine, où les héros mouraient sur scène, il a toujours été gravé dans le marbre, qu’au nom de l’amour, tout était permis.

Quelques siècles plus tard, Anna Karenine se jetait sous un train par remords d’avoir Résultat de recherche d'images pour "Anna Karenine"abandonné sa fille et son mari. Les amants maudits de Belle du seigneur finissaient par se suicider, ne supportant pas la déchéance de leur couple. Le phénomène n’est donc pas nouveau mais, tout comme Shakespeare gardait une certaine réserve sur Roméo et Juliette et leur suicide commun, les actions de ces héros étaient rarement présentées comme positives. Qui souhaite vivre la vie d’Anna Karenine, femme condamnée par son époque et qui méprise son mari et ses valeurs chrétiennes ? Qui a envie de mourir à seize ans comme Roméo et Juliette ? (Hélas, le suicide des adolescents est bel et bien un phénomène inquiétant…)

tout cela est justifié car « Je fais ça parce que je t’aime ! »

Il eut été logique qu’avec l’évolution des mœurs et le taux de divorce grimpant, la littérature et le cinéma suivent une courbe un peu plus… moderne. Hélas, la régression est à l’ordre du jour, surtout dans la romance.

Utile de parler du fameux Fifty shades of grey et de faire remarquer que depuis, nous avons eu bien pire ? De Christian Grey, qui achète une voiture à Anastasia car il estime que la sienne est dangereuse, à Gedeon Stark (Crossfire), qui fait tracer le portable d’Eva (notez l’originalité des noms, au passage) sans son accord, tout cela est justifié car « Je fais ça parce que je t’aime ! ».

C’est bien là où le problème se pose, selon moi : l’amour n’excuse pas tout. L’amour n’est pas la solution. Parfois, même, l’amour est le problème. Et il est tout de même étonnant que ce soit si bien accepté.

Que penser de l’accroche du roman Haker : « il ne demande jamais, il se sert », où il n’est JAMAIS question de consentement mais où, là encore tout est justifié par le sempiternel « ooohh mais j’ai tellement envie de lui ! ».

Le sommet des livres qui me sont tombés sous les yeux (car je n’ai, heureusement pas tout lu), reste l’insipide trilogie Panama où, à la minute où le héros rencontre l’héroïne, il lui interdit de manger des gougères sous prétexte qu’elle va prendre du cul, (heu… Une claque ?) et lui colle la main sous la jupe environ dix minutes après. Vous direz que cette trilogie m’obsède beaucoup trop et vous aurez raison, mais là encore, l’éternel argument : « Je suis amoureuse. J’ai envie de lui. »

J’ai adoré le livre de notre Valéry K. Baran nationale, (et ceci sans forfanterie aucune), Mariée…mais avec qui ? car, outre son côté interactif, la description très fine des personnages et l’histoire distrayante, sans être mièvre, Rose est très lucide sur sa libido débordante et les ennuis qu’elle lui crée : oui, Rose aime le sexe, se retrouve parfois dans des situations embarrassantes, mais elle le sait et assume. C’est également le cas des héros de Pas assez de toi.

parfois même, l’amour est le problème

De la même façon, mes personnages, le groupe de rock VersusJames, se comportent très souvent, (majoritairement, d’ailleurs), comme de parfaits crétins, à cause de leur libido et de leurs sentiments, parfois excessifs, en particulier Nathan Turner. J’ai d’ailleurs à ce niveau, commis un roman d’un pessimisme total : généralement, le héros ou l’héroïne a un passé éprouvant, (je pense notamment aux deux héros de Archer’s voice), a dégusté dans sa vie, mais il rencontre l’homme ou la femme de sa vie et dans la foulée, réalise ses rêves par miracle, après les inévitables rebondissements de « la scène V de l’acte IV », pour faire de nouveau référence à la tragédie. Dans le cas de Nathan Turner, il a eu une jeunesse épouvantable, il rencontre l’amour de sa vie et réalise ses rêves… et c’est encore pire !

L’amour n’excuse pas tout. L’amour ne justifie pas tout. L’amour n’est pas la solution : parfois même, l’amour est le problème, et les problèmes psychologiques (car, clairement, les héros de romance en sont bourrés jusqu’à la garde) ne se résolvent pas en étant amoureux fous. Imagine-t-on Christian Grey chez le psy suivant une vraie thérapie ? Non, pas plus qu’on imagine Anastasia prenant enfin conscience que les habitudes sexuelles de Christian Grey sont bien moins graves que sa tendance à la tyrannie. Tout expliquer par le fait que sa maman était brune et prostituée… eh bien, dans le genre psychologie de comptoir, ça se pose là. Christian Grey, comme Gedeon Stark, comme Esteban Cruz, ont un point commun : ils sont RICHES. Très riches et considèrent que s’ils veulent une femme, ils la prennent, faisant cruellement écho à l’actualité récente. Loin de moi l’idée de rendre les auteurs/trices des méfaits de ces hommes de pouvoir, sûrs de leurs bons droits mais les faits sont là.

Un panneau drolatique circule sur les réseaux sociaux : 50 nuances de grey, c’est glamour parce que le mec est riche et a un hélicoptère. S’il habitait une caravane, ce serait un épisode d’Esprits criminels. Drôle, certes, mais surtout cruellement vrai.

Certes, ce n’est pas moins vrai, (voire pire) dans les romans M/M. Comme le signale fréquemment Jason Crow ici même, le viol n’est pas un acte d’amour. Dans un de ces romans, dont un extrait a été partagé, figure cette phrase, ô combien révélatrice : « Ne pose pas la question à ton cerveau, mais à ton cœur ».

Si le type refuse la capote, emploiera-t-il le même argument ? « Fais-moi confiance, ne pose pas la question à ton cerveau, mais à ton cœur ? »

Dans la vie, il est tout de même préférable de poser la question à son cerveau. Voire de laisser son cerveau y répondre. Après tout, la mission première du cœur est de pomper le sang, pas de répondre à des questions.


Marlene Jones

Marlene Jones est une auteure de romans M/M publiée aux éditions Textes Gais, L’Ivre Book, Evidence et Belphégor.


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Une réflexion sur “L’amour a tous les droits… ou pas

  1. X96 dit :

    On peut formuler les choses différemment en disant qu’au nom de l’amour tout (ou presque tout) est permis, car l’amour véritable se situe au-delà du bien et du mal, et surtout est incompatible avec toute forme de puritanisme, mais le problème vient de ce que beaucoup de gens qualifient d’amour des relations qui n’en sont pas. L’amour implique notamment le respect mutuel, en conséquence lorsque l’un des deux partenaires ne respecte pas l’autre, ses goûts et ses envies, on ne peut plus parler d’amour.

    « Je crois, j’ai toujours cru que le renoncement à l’amour, qu’il s’autorise ou non d’un prétexte idéologique, est un des rares crimes inexpiables qu’un homme (*) doué de quelque intelligence puisse commettre au cours de sa vie…Si une idée paraît avoir échappé jusqu’à ce jour à toute entreprise de réduction, avoir tenu tête aux plus grands pessimistes, nous pensons que c’est l’idée d’amour, seule capable de réconcilier tout homme(**), momentanément ou non, avec la vie. » André Breton
    (*) ou une femme
    (**) ou toute femme

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