« Le préservatif, ça casse la scène de sexe »

Je lis toujours cette phrase. A chaque fois qu’une conversation vient aborder la non-mention du préservatif dans les romances et les scènes de sexe, même juste un simple instant, il se trouve toujours quelqu’un, et parfois plusieurs personnes, quand ce n’est pas un cri commun qui s’élève soudain, pour sortir ça :

« Mentionner le préservatif, ça casse la scène de sexe ».

Et je ne peux m’empêcher de songer, à chaque fois :

« Et mentionner les vêtements qu’on enlève, ça casse la scène aussi ? »

En fait, et ce n’est pas limité aux romans, tout se passe comme si l’acte sexuel devait être un acte « irréel », lissé, avec un aspect très éthéré, hors du monde, et où tout ce qui ne serait pas dans la continuité de l’étreinte des corps serait un problème.

Monter l’escalier, si ce n’est pas fait en se tripotant, ça casse la scène.

Ouvrir la porte, si le couple ne s’y est pas plaqué en s’embrassant tandis que l’un d’eux abaisse discrètement la poignée, ça casse la scène…

Le déshabillage doit se faire à deux, réciproquement (sinon, ça casse la scène, ce n’est pas sexy, on est bien d’accord).

Même pour le préservatif, on vous suggèrera de le mettre avec une fellation, pour ne pas « casser l’instant », justement.

C’est ce qu’on entend dire sur les livres, mais c’est surtout une pensée très présente tout simplement dans la vie, et cette idée que ça va « casser la scène » en est entièrement le reflet. Il faut que le sexe soit lisse, propre, sans accrocs… Attention à cette magie si fragile ! C’est une faible bougie, un simple souffle pourrait en éteindre la flamme…

Mais c’est vraiment ça, le sexe ?

Le sexe, ce n’est pas des personnes qui peuvent parler, se chahuter, rire dans l’acte ? Le sexe, ce n’est pas la complicité ? Le sexe, ce n’est pas le partage, le fait de prendre soin l’un de l’autre, et prendre ce soin ça ne comprend pas le fait de se protéger comme de protéger son partenaire ? Le sexe, ce n’est pas pouvoir se parler, se regarder et se comprendre ?

J’ai l’impression qu’on est dans une vision infantile, limite, dans le sens où il ne faudrait rien y montrer qui ne soit recouvert de rubans dorés et de poussière d’étoiles… Un conte de fée de l’extrême. Et pourtant, il y a tant d’autres manières de parler de sexualité.

Je ne rejette pas la vision infantile. L’aspect conte de fées est tout à fait appréciable, il plait et c’est très bien. Moi aussi, il me plait. On a tou.te.s envie de contes de fée, parfois. Je critique l’idée qu’offrir une vision plus mature, plus réaliste, qui montre autre chose que des paillettes et des rubans puisse être forcément un problème. Cette idée-là. Que ça « casse la scène », indubitablement. Je le critique parce que, d’une part, c’est enfermer la représentation de la sexualité dans une seule version possible : celle du conte de fées avec son beau vernis posé dessus, et ses actes qui s’enchaînent parfaitement dans une danse muette où rien ne doit faire de vague plus forte ou plus faible que l’autre. Et je le critique parce que c’est même réduire encore cette version-là à une caricature. Les contes de fées ne sont ni aussi jolis, ni aussi lisses. Le temps les a édulcorés mais, même ainsi, ils restent souvent durs, cruels… On peut avoir la magie et l’horreur. On peut avoir l’émerveillement et  la peur.

On peut avoir une scène de sexe rêvée, avec les personnages qui s’enlacent en montant l’escalier, qui s’embrassent en appuyant discrètement sur la poignée de la porte derrière leurs corps collés, qui se déshabillent l’un l’autre sans parvenir à cesser de se toucher, ses mains à elle tremblantes au contact de sa chair à lui, et ses doigts à lui pressants, désireux, avec ses baisers qui lui font perdre la tête… et puis, lui qui ramène la main depuis ses vêtements où elle s’était égarée un instant pour pour lever un préservatif devant son regard à elle.

– Tu veux ? dit-il.

Elle se mord la lèvre. Il est juste au-dessus d’elle, penché, avec ses mèches souples qui retombent devant son front et son sourire en coin pourrait la faire fondre si elle n’était pas déjà si liquide entre ses bras.

Elle porte la main à l’emballage, l’attrape entre ses doigts fins, le fixe, obnubilée. Son cœur bat à toute vitesse. Puis elle relève le regard vers lui, vers ses yeux verts dans lesquels toute trace de jeu s’est désormais effacée, balayée par un désir qui la renverse toute entière, qui semble même le renverser lui, sur l’instant, tant il occupe toute la place… Et elle s’y perd. Son corps pulse de besoin. La réponse s’arrache d’elle-même à sa gorge :

– Oui.

– Mets-le moi.

Son timbre de voix est rauque, empressant.

Elle se redresse, aux berges du vertige. Ouvrir cet emballage est comme un compte à rebours. Le dérouler sur sa chair dure comme une impudence et, en même temps… Elle s’attarde sur le grain de sa peau, si doux sous ses gestes. Et elle lève les yeux sur son visage pour le voir lui, frémissant de désir, se retenant de la toucher, avec son torse qui s’élève et s’abaisse vivement, désormais, et son regard qui la brûle, la bouscule, l’enflamme.

Puis, d’un coup, il la renverse sous lui et entre enfin en elle.


Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


A lire aussi :

Le rôle d’un livre est-il d’éduquer ?

 

Publicités

2 réflexions sur “« Le préservatif, ça casse la scène de sexe »

  1. Jeanne dit :

    Je suis totalement d’accord avec tout ce que tu dis! En fait, personnellement, je n’aime pas vraiment ces scènes « aseptisées », qui ne m’évoquent rien d’érotique, mais plutôt une forme bizarre de sexualité artificielle et anti-humaine. Pour moi, ne pas aimer les côtés plus « prosaïques » du sexe, c’est… ne pas aimer le sexe! En tout cas, je ne le comprends pas. Ça se rapproche selon moi des personnes qui trouvent qu’une scène de sexe tout court « casse » le romantisme. Dans un sens, ça se défend, mais le tout est de réussir à considérer la scène (ou le préservatif) non comme une simple « étape obligatoire » (forcément chiante à écrire et à lire), mais comme une opportunité de découvrir les protagonistes, de les faire interagir d’une autre façon. On en apprend tellement sur une personne dans la chambre à coucher… et dans son rapport au préservatif!

    Sinon, j’adore mettre un peu d’humour dans la sexualité. Je me rappelle avoir adoré une scène dans un livre où les amants étaient tellement empressés qu’ils tombaient du lit… LOL Ça m’avait fait marrer, j’avais trouvé ça tellement réel! Il y a aussi un autre livre qui m’a marquée, où ils doivent s’interrompre pour cause de non-préservatif; ça devient tout un élément de l’intrigue, et c’est super bien intégré, sans que ça « casse » rien du tout, au contraire (à mon avis, du moins). J’avais d’ailleurs envie de vous proposer de faire un article dessus; j’ai juste eu la flemme de le faire jusqu’ici. 😉

    Aimé par 2 personnes

    • Valéry K. Baran dit :

      Ah oui, carrément ! Je veux l’article. xD Si tu peux vaincre ta flemme, sache que ce serait un grand plaisir.
      Et +1 pour tout, notamment pour cette idée, « ne pas aimer les côtés plus « prosaïques » du sexe, c’est… ne pas aimer le sexe ». Du moins, pas le « vrai ». C’est ne pas voir tout ce qu’il y a de beau, et de fort, dans ce « vrai »-là, en tout cas.
      On a déjà mis ici un extrait d’une scène avec des personnages faisant sans le préservatif qu’ils n’ont pas, mais ne se mettant pas en danger pour autant (il y a heureusement d’autres manières d’avoir des rapports sexuels), mais il est un peu seul (puis c’est un extrait de l’une de mes histoires, je préfère quand les extraits mis ici viennent d’autres auteurs) et si tu as un extrait (ou des courts extraits qu’on pourrait mettre dans un article dédié) du roman que tu cites, ce serait aussi avec un plaisir (si c’est en anglais, on peut en poster une traduction). 🙂

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s