Je lis du non-safe (et je vais bien)

Je lis du porn

Je lis du porn. Quand je dis porn, c’est tous les types de porn. Ça va du texte ampoulé jusqu’au trash en passant par le mièvre. Mais je lis surtout du porn hardcore. C’est ce que je préfère. C’est une sorte d’exutoire. Certaines personnes, pour se détendre, font de la méditation ou vont taper dans un punching-ball. Je n’ai jamais eu la patience pour l’un ni la force pour l’autre.

Mon défouloir, je l’ai trouvé dans le porn. Dans ces mangas très explicites, hentai, yaoi, bara, autres, qui dépeignent très souvent des viols, du bondage non-consenti, et tout un tas d’autres étiquettes (ou tags) dont voici un échantillon : mindbreak, romance, trap, gangrape, futanari, revengerape, femdom, hardcore, comedy, masturbation, tentacle

Parmi tous ces genres, les plus brutaux, les plus barrés, me plaisent particulièrement. Sans doute encore ce côté exutoire. Je ne me projette pas, je n’y vois qu’une représentation de choses que je pourrais imaginer. La violence rend le tout surréaliste, pas même un fantasme, seulement de quoi satisfaire mon aegosexualité.

En général, je vais sur des sites spécialisés, et je me sers de ces petites étiquettes pour visiter les catégories qui m’intéressent le plus. Les plus transgressives possibles. Au fond, c’est ça que j’aime, je pense : lire quelque chose dont je sais que ça ne doit pas arriver en vrai. M’enfoncer totalement dans l’aspect irréel, m’en convaincre par la violence, le surréalisme représentés. C’est sans doute pour ça qu’en revanche, j’ai beaucoup de mal avec le sexe non-safe quand il est romantisé : il perd de son intention première. Pire, il devient particulièrement malsain car il banalise des relations toxiques. Ce n’est pas la banalisation que je recherche, c’est l’exagération extrême, l’évidence de la transgression, pas sa normalisation. Ça ne m’empêche pas d’en lire, pour toutes les autres choses qui m’intéressent dans ce type d’histoire. Ça ne m’empêche pas non plus d’aimer aussi les scènes de sexe bien faites, réalistes, belles et consenties.

Mais où souhaité-je en venir ? Qu’est-ce que ce « coming-out » dans un espace qui a pour but de diffuser du safe-sex ?

Déjà, j’aimerais qu’il puisse déculpabiliser les personnes qui, comme moi, lisent des choses transgressives et les apprécient, tout en ayant conscience de leur nature.

Nous avons ce droit, d’aimer le trash, d’aimer le viol romantisé, tout comme d’autres aiment regarder Dexter ou Massacre à la tronçonneuse. Nous avons ce droit parce que nous sommes conscients de ce que nous lisons ou écrivons, tout comme les gens qui regardent Dexter savent très bien qu’il ne faut pas faire pareil en vrai. C’est ça, la valeur de la fiction : la possibilité d’être témoin de tout un tas de choses qui ne doivent ou ne peuvent pas arriver en vrai.

Si ce guide existe, c’est parce que malgré cette conscience que nous avons :

  • Parfois, par ignorance, on rate peut-être des choses ;
  • Parfois, on a besoin de se documenter ;
  • Parfois, d’autres moins renseignés risquent, contrairement à nous, de se fourvoyer sur ce qu’ils lisent. Nous, amateurs de trash, nous savons où nous allons. En revanche, nous n’avons pas le droit d’oublier, pour notre confort personnel, que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Ensuite, j’aimerais proposer, non pas une alternative au safe-sex, mais :

une solution pour les personnes qui voudraient aller dans la transgression tout en faisant de la prévention.

En effet, ce n’est pas incompatible. Personnellement, je trouverais absolument génial que tout le monde ait simplement parfaitement conscience de ce qu’il lit. Mais comme le dit Nikita Bellucci :

« L’âge idéal [pour regarder du porno], c’est à partir du moment où […] tu arrives à savoir faire la différence entre un film et la réalité. Et que ça ne te perturbe pas ».

Donc, et pour avoir été moi-même inconsciente par le passé, je sais qu’il y a toujours besoin d’éduquer certaines personnes. Qu’on a tendance à se laisser influencer, convaincre, manipuler par ce qu’on lit ou entend, surtout quand rien ni personne ne nous a fourni la matière pour avoir du recul.

Un exemple :

Dans notre société, on sait que c’est pas bien de tuer des gens. Tuer une personne, ça s’appelle un meurtre. Même si cette personne était méchante et l’avait bien cherché, c’est toujours assez malvenu de dire « Aha, TLBM » (« Tu L’as Bien Mérité ») (on arrête même des gens pour ça).

En revanche, on vit dans une culture du viol, donc malheureusement, si, dans un cas, on va tout de suite dire « Ah oui c’est un meurtre », certains vont avoir tendance à dire « Ah mais non ce n’est pas un viol » (« Elle était d’accord au début », « Les hommes ça ne peut pas se faire violer », « En même temps iel couche avec tout le monde »)…

Là où la fiction entre en jeu, c’est quand, en voyant James Bond tuer des gens, on sait pertinemment qu’il ne faut pas faire pareil, mais que, quand il jette Pussy Galore dans la paille et l’embrasse de force, on n’arrive pas à reconnaître que c’est une agression sexuelle.

Ça ne serait pas un problème si on reconnaissait cette agression comme on reconnaît que James tue des gens. C’en est un parce qu’actuellement, beaucoup de personnes n’ont pas les outils pour reconnaître certaines formes de violences, ou de sexisme. C’est complètement le hashtag #representationmatters (que j’espère ne pas avoir détourné par ignorance).

Bref. Ce que j’aimerais expliquer, c’est que lorsqu’on dit que la représentation, c’est important, on ne dit pas qu’on veut aseptiser le monde de la fiction. On dit qu’on trouve ça important d’éduquer les gens pour qu’ils comprennent ce qu’ils lisent, inventent, et qu’ils aient assez de recul pour ne pas le reproduire dans la réalité si c’est transgressif. La transgression doit rester fictive. Et j’entends présentement par transgression tout ce qui a rapport au sexe non-safe.

Parce que j’ai eu seize ans, et qu’à seize ans, si moi ou une de mes amies s’était faite embrasser de force par un beau garçon, j’aurais peut-être trouvé ça cool. Parce que je l’ai vu et lu et écrit. Parce que dans la société dans laquelle je vivais, personne, ni la réalité ni la fiction, ne m’avait fait remarquer que c’était une agression.

Aussi, pour que la transgression reste fictive, à mon humble avis :

il faut l’identifier.

L’identifier pour ce qu’elle est, l’assumer pleinement.

Par exemple, le yaoi est un genre qui, par définition, représente des relations déséquilibrées et toxiques, souvent miroirs d’une réalité que vivaient ou vivent toujours les femmes japonaises, entre autres choses. Beaucoup de lectrices s’y attachent car il possède ce potentiel exutoire, cette possibilité de se défouler à travers une sexualité distante, violente, dans un renversement des rôles que l’on peut aller jusqu’à qualifier de revendication féministe. Tout ce que l’on voit dans le yaoi prend sa racine dans une frustration de femme à qui une société interdit la liberté, notamment sexuelle.

Mais actuellement, si la majorité des lectrices ressent, entre autres aspects, cet objectif – raison pour laquelle le genre est toujours florissant et très évolutif – , une partie d’entre elles n’a pas forcément les outils pour arriver à différencier les éléments fictifs des éléments crédibles par rapport à la réalité. Ce qui est d’autant plus complexe lorsqu’on est face à de la romantisation ou de la banalisation, qui peuvent aisément flouter la perception du public (re-coucou Pussy Galore).

C’est là que les étiquettes, les tags, les trigger warning, entrent en jeu : à mon sens, il faut mettre des mots, des mots justes, sur toute fiction. Si elle dépeint du viol, elle doit être catégorisée comme telle. Si elle comporte une relation toxique, cela doit être précisé également. Si elle parle de sujets potentiellement choquants, même, comme le suicide, elle devrait en faire mention. Non pas dans le seul but d’épargner la sensibilité de personnes pouvant être potentiellement choquées, mais plutôt dans le but de dire à celles que ça ne choquera justement pas : ceci n’est pas la réalité. Ceci est du viol, ceci est du sexe non protégé, ceci est du slutshaming.

Si vous, auteurs, n’avez pas envie de contextualiser votre histoire, si vous, lecteurs, n’avez pas envie qu’on vous rabâche durant la lecture que « c’est pas bien il faut pas faire ça en vrai », il suffirait d’une préface, d’une liste de petits mots ou d’un simple NC-17 (NC pour NonConsensual), comme on fait dans le monde de la fanfiction ou des jeux vidéos.

Il s’est bien trouvé Kana pour écrire au dos des couvertures de mangas un énorme « Attention, c’est japonais, ça ne se lit pas dans ce sens-là ! » – chose qui paraissait évidente pour certains, mais pas pour moi, 10 ans, devant le tome 26 de Ramna ½ que j’ai lu entièrement à l’envers sans me poser la moindre question, et sans rien comprendre du tout ; même pas honte.

Quid de tous ces auteurs qui, depuis la nuit des temps, expliquent leur intention ou justifient leur œuvre dans des pré ou postfaces ?

Alors, pourquoi pas un beau : « Attention, c’est du yaoi, tu vas adorer, mais les gens civilisés ne font pas ça dans la vraie vie, bisous ».

D’autant que ce n’est pas parce qu’un genre possède des codes précis qu’il ne faut pas les rappeler ou les questionner ; au contraire, ça fait même partie intégrante de son évolution et de son enrichissement. Ou sinon, on fait bien la différence entre la bit-lit et le fantastique traditionnel. Pourquoi ne pas faire du safe et du non-safe des genres de l’érotico-pornographique ?

Moi, j’aime la transgression, le porn trash. Mais j’aime aussi être certaine que personne ne le prendra pour une réalité.

Pour cela, il me paraît important d’informer, de prévenir, d’éduquer en toutes circonstances, même dans la fiction. C’est la fiction qui m’a faite. Elle a influencé mon caractère et ma façon de voir le monde. Ce sont les reflets de la société que j’y ai trouvés qui m’ont rendue sexiste adolescente, qui m’ont empêchée, par leur manque de représentation, de comprendre des pans entiers de moi-même, qui ont forgé mes préjugés et placé sur mes épaules tout un tas d’injonctions dont je suis encore en train de me débarrasser.

Je ne pourrais jamais dire qu’il y a trop de contenus transgressifs. Rien n’est jamais trop dans l’imaginaire. En revanche, trop peu d’ouvrages contrebalancent ces supports. Quand une pratique est majoritaire dans un domaine, on a tendance à ne plus voir qu’elle et à la prendre pour une vérité absolue.

C’est pourquoi il me semble important de soutenir la production d’ouvrages safe : ils ne font de mal à personne et n’ont pas pour but de concurrencer mon cher porn trash. Au contraire, ils ne peuvent qu’enrichir la fiction érotique et pornographique.

 

 

J’espère qu’un jour, en partie grâce à l’effort que nous, acteurs de l’imaginaire, fournissons actuellement, émergera une société où le safe-sex sera devenu une évidence, et où l’inconscient collectif saura que le reste appartient exclusivement au domaine de la fiction.


Delphine (DD)

DD traduit des mangas et des romans, écrit sous le pseudonyme de Tookuni et mène la barque d’YBY Editions sous le pompeux titre de « el jefe ».


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La loi du silence

 

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Témoignage – La loi du silence

Par : Delphine (DD)

La loi du silence

« Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi »

Avec mes camarades, il parlait. Jamais avec moi. Pourtant, un jour, il a bien fallu qu’il s’adresse à moi pour que je le suive dans un coin tranquille. C’est arrivé plusieurs fois. Juste quelques mots. Jamais aucune question sur l’un ou l’autre. Rien de personnel. Je ne me souviens ni de ce qu’il a pu dire, ni même du son de sa voix. Je sais juste que c’était dépourvu d’intérêt.
Et puis ça a été des attouchements, des sortes d’embrassades que je connaissais pour la première fois, toujours sans un bruit. Quelques activités, très brèves, que les psychologues catégorisent déjà dans le « rapport sexuel ». Une fois, j’ai songé à demander où on allait, comme ça, avec nos vêtements froissés, nos envies et la conscience qu’il suffisait d’un dernier pas pour avoir besoin de protection. J’ai retourné la question –les questions–, dans ma tête jusqu’à ce que ce soit fini. Rien de plus ne s’était passé.
Enfin, un jour, inconsciente alors des risques potentiels, j’ai essayé une fellation, réclamée par des gestes et des mains qui me guidaient, toujours sans un seul mot. J’ai évidemment eu droit à un splendide réflexe nauséeux. Je me suis retirée et j’ai toussé et reniflé pour faire passer l’envie de vomir. J’ai entendu vaguement :
« Ça va ? »
C’était la première fois qu’il posait la question.
« Non. »
Je crois que ça a été le point de rupture. On a rajusté nos vêtements et on est partis chacun de notre côté, sans échanger une seule parole de plus. On ne s’est plus jamais approchés l’un de l’autre. De sentiments ou de sensations, il ne me reste rien. Juste un souvenir désagréable où tout s’étouffe sous l’action d’une impalpable sourdine.

Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi.

« Les médiums, ça n’existe pas »

J’aime ces beaux textes lyriques où l’érotisme touche à la poésie, où les sensations ne passent que par le toucher, la peau de l’autre, où les personnages se comprennent d’un simple regard, d’un sourire ou d’un geste. C’est une forme d’expression de leur amour, ce sont de longues descriptions de leurs ébats, comme autant de sentiments partagés sans se le dire.
La parole, dans ces écrits, est traitée comme un parasite, comme ces capotes dont on n’évoque pas l’existence parce que, franchement, c’est pas sexy. C’est vrai que c’est beau, ces textes où tout semble facilité par l’omniscience d’un couple. Même lors d’une première fois. C’est beau mais… Les médiums, ça n’existe pas.

On retrouve ce silence présenté comme évident dans un nombre incalculable de fictions.

Pour revenir aux médiums, la scène entre Mel Gibson et Marisa Tomei, dans le film Ce que veulent les femmes, en est à mes yeux un des plus beaux exemples. Il y est présenté comme normal que la jeune femme n’exprime pas à haute voix ses nombreux malaises et ses désirs. Ici, la conclusion est positive puisque le héros écoute toutes ses pensées et parvient à s’adapter. S’il n’avait pas entendu son for intérieur, l’absence de dialogue et de sincérité entre les deux personnes aurait été catastrophique. Pourtant, cette scène n’est pas représentée comme une leçon en faveur de la communication. Elle sert davantage de gag et d’épreuve pour le héros et il n’y a aucune compréhension entre ces deux personnages.

« Est-ce que ça va ? »

Il s’agit d’une constante bien insérée dans les mœurs : il faut deviner ou se taire, parce que visiblement, dire qu’on n’aime pas telle ou telle pratique, ou que là, ça fait mal aux tétons, merde, durant l’acte, c’est semble-t-il interdit. Ça casserait tout.
Vraiment ? Ça casserait tout d’insérer une réelle complicité entre deux êtres censés s’aimer ou s’attirer ? De leur permettre de s’exprimer sur leurs sensations, pour dire à l’autre ce qu’ils apprécient ou non ? Ça casserait tout d’éviter que l’un des héros soit mal à l’aise durant l’acte ? L’amour ne passe-t-il pas par l’écoute de l’autre, l’absence de non-dits ?
Pour comprendre et savoir, il ne suffit pas de faire ce qu’on peut ou ce qu’on sait. Chacun est si différent qu’il est impossible de correspondre parfaitement aux sensations de l’autre. Il faut parler. Il faut dire les choses. S’exprimer. Poser des questions. Rire, même, si possibleMe chatouille pas ! Attends, je remets mon sein, ça pince. Aïe, arrête, j’ai mal là. Est-ce que ça va ? Autant de petites choses, de petites attentions. Pas seulement pour le romantisme. Pas uniquement pour faire joli. Mais parce qu’on ne peut pas construire une relation, moins encore une sexualité, sans dialogue.

Récemment, en relisant quelques passages de mes auteurs favoris, j’ai remarqué cette constante : leurs personnages communiquent pendant l’acte. Beaucoup. Souvent pour plaisanter. Et cette complicité orale, au style direct ou indirect, ne rend la scène que plus crédible. Parce qu’ainsi, les personnages sont vrais.
Le voir présenté si naturellement dans la fiction, ou même étudié comme l’un des nombreux problèmes de communication dans une relation amoureuse, ça aurait évité tous ces malaises à la petite ignorante que j’étais. Combien de personnes n’osent-elles pas avouer à leur(s) tendre(s) moitié(s) lorsqu’elles ont mal ? Combien d’entre elles, parce que la fiction présente ce comportement secret comme une évidence, n’ont pas même pensé à se confier à leur(s) amant(s) ? Combien n’ont pas conscience qu’en fait, c’est normal de parler ?

Le safe sex, ça passe par le dialogue.


  Delphine (DD)

DD traduit des mangas et des romans, écrit sous le pseudonyme de Tookuni et mène la barque d’YBY Editions sous le pompeux titre de « el jefe ».


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