De la recherche d’un extrait safe ou qu’est-ce qu’une demande simple peut-être prise de tête

Cet article sera avec des gifs parce que parfois, les gifs, ça fait du bien.

Ça a toujours été comme ça. Depuis le début. A chaque fois que j’ai prospecté un peu autour de moi pour savoir si quelqu’un avait une idée de scène safe dans un bouquin que je pourrais prendre en extrait .

« Et pourquoi faire ? »
« Je ne vois pas pourquoi une histoire en aurait besoin. »
« On n’a pas besoin de ce genre de détails pour savoir que nos personnages sont consentants/sont responsables. »
Et puis tous les grands discours politique dissertant sur le fait que… que, eh bien, parler safe sex dans un bouquin, ce ne serait pas bien (parce que, en gros, c’est un peu l’idée qui ressort, hein ?)

Tou.jours.

Et toi, tu es là, tu te dis : « j’ai juste demandé si quelqu’un avait un extrait, hein ? », et tu observes la série habituelle des levers de boucliers, et les longs discours critiquant largement ta demande (oh, drame ! Quelqu’un a demandé s’il existait un extrait de scène de sexe parlant de SAFE SEX !!! Non mais vous ne vous rendez pas compte, vous, les gens, du haut niveau d’hérésie de cette demande, quoi), et les longues dissertations comme quoi on n’a pas besoin de le dire dans les bouquins et que, franchement, ta demande est problématique par rapport à ci ou à ça, et…

Ou alors, quand tu es un peu plus d’humeur, ou même simplement quand tu es un peu plus habitué, tu peux le prendre un peu plus à la cool. Après, avec le temps, on s’habitue, hein ? On est plus formé à l’idée que, voilà, c’est comme d’hab, qu’il va juste falloir attendre que les gens se calment un peu.

Et on scrole les réponses, en se disant « bon… à un moment donné… quelqu’un va peut-être répondre à la question, non ? » (non mais des fois que. Tu sais, quand quelqu’un demande « est-ce que vous avez un extrait de ? », on peut voir émerger des réponses qui sont simplement « oui » ou « non », hein ?).

Alors, point positif, quand même. Et je dirais même très positif. A force, dans certains milieux (enfin, dans les gens qui finissent par connaître cette demande de ma part/le travail que l’on fait sur We Need More Safe Sex Books), il y a une évolution dans le sens où c’est accepté. Si si. Simplement. Il y a des gens qui nous soutiennent, toujours. Et puis il y a aussi ceux qui ne sont pas sensibles à notre démarche (et ils en ont le droit), mais qui ne sont plus pour autant en train de se succéder les uns les autres à servir la soupe citée initialement à chaque demande que l’on pourrait faire. Parfois, même, ils nous orientent même vers des personnes qui pourraient nous aider/nous proposent des extraits s’ils en ont qui leur viennent en  tête. Je veux dire : Merci !!!!

Mais je tiens quand même à signaler que, sérieusement, il n’y a que le fait de rechercher une scène de safe sex qui suscite ça…

Je veux dire… Je fais la même demande demain : « Salut, pour un travail que je fais actuellement, je cherche un extrait de roman se déroulant dans un supermarché, est-ce que vous en avez en tête ? »… ou « Salut, je cherche un extrait de roman parlant d’autisme, vous avez ? »… ou on va dans le non-moral, après, pourquoi pas ? « Une scène où l’un des personnages se drogue », « Une scène de violence conjugale »… Non mais je suis absolument sure que je peux demander une scène parlant d’inceste aussi, hein ? Personne ne va me répondre en me demandant : et pourquoi je cherche ça ? Et pourquoi un roman devrait contenir une scène de ce genre ? Et à quoi ça sert d’abord ? PERSONNE ! Par contre, tu demandes du safe sex… Drame !

Alors je remarque que ça se produit désormais quasi uniquement dans des milieux où on ne s’est pas encore beaucoup manifesté. Ce qui est positif ! Parce que ça montre que, dans ceux où on a passé cette première étape du « pourquoi faire ? », notre démarche est désormais acceptée, et souvent même soutenue mais, au moins, voilà, on ne rencontre plus ces barrières délirantes, à chaque fois. Mais ça reste quand même quelque chose à vivre que de demander simplement un extrait de scène safe, ou ayant un petit détail parlant de consentement, ou du fait de se protéger dans les rapports sexuels, ou n’importe quoi de proche… Vous voyez, en mode naïf (non mais parce que la naïveté, ça revient vite, en fait : on oublie) : j’ai une petite question, coucou…

Et de redescendre en voyant le tsunami déclenché (en mode « ah oui, c’est vrai… »), tsunami qu’il faut longuement scroler en se disant « oui… et, dans le tas, est-ce que quelqu’un va quand même se manifester pour répondre à la demande ? Ne serait-ce qu’en disant « non, je n’en connais pas » » ?

Je ne débats plus, maintenant. Je m’en rends compte. J’ai eu un vécu désagréable, à l’époque où l’un de nos articles sur la Dark romance avait suscité un bad buzz, et je n’ai plus envie de me perdre dans des explications sans fin qui ne sont pas entendables parce que, de toutes façons, il y a trop de barrières en face et qu’on ne peut pas y arriver. Mais je continue à chercher des extraits ! Et à parler de ce sujet ici et sur les réseaux parce que je suis toujours convaincue que c’est un super sujet ! Et je pense toujours que proposer des extraits est intéressant, oui ! Que montrer simplement que, si si, ça peut se faire, et que ce sont même de chouettes scènes et que, eh, ce roman adapté depuis au cinéma en contient aussi, et que ce méga best-seller a une scène également qui…, c’est quelque chose de cool qui peut inspirer les auteurs et leur faire se dire que « ah ouais, tiens, on peut le faire aussi », « ce n’est pas tant une hérésie », « tiens, la scène n’est pas si mal, en fait »…

Bref, de sortir de cette impression d’hérésie liée au fait de parler simplement « safe » dans les scènes sexuelles.

(Non mais, sans blague, il y a un type de scène, pourtant pas du tout spécial ou touchant à une sexualité qui ne concerne pas beaucoup de monde, hein ?, je crois que je ne vais jamais parvenir à avoir un extrait dessus…)

EDIT : Finalement, j’y suis arrivée… avec un bouquin datant de 1977 (et une référence en littérature, qui plus est). Eh, et la modernité, les gens ?


Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


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Témoignage : Fiction ou réalité ?

Par : Jason Crow.
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Fiction ou réalité ?

De Batman à Killing Stalking

L’image que vous voyez ci-dessus est un extrait de Son of Batman, dans lequel on apprend que Batman, le Chevalier Noir, symbole de masculinité, de force et de bravoure mais aussi légèrement psychotique à ses heures perdues, a été violé par sa petite amie dans le but de concevoir un enfant. Et autant l’idée que Batman ait pu être violé ne me surprend pas – une autre criminelle a déjà tenté sa chance et l’a torturé puisqu’il ne pouvait pas avoir une érection -, autant je suis perturbé par le fait que ce moment traumatisant de sa vie ne semble avoir été pris au sérieux que par lui et certains Robins. Je m’explique : à chaque fois que Batman fait mention de son viol, ce qui arrive déjà rarement, il se prend une réflexion en pleine face. Pourquoi ? Parce qu’il est un homme. Un homme ne pleure pas, un homme ne crie pas. Et puis, il a eu une érection, non ?

J’ai déjà vu des fans dire « oh mais Talia n’est pas si mauvaise et puis, une femme ne peut pas violer un homme… ». Repeat after me children : tous les êtres humains, peu importe le genre, sont capables du pire.

Mais surtout, qu’est-ce que cela prouve ? Que cette partie du comics a été écrite pour choquer mais sans intention d’approfondir, de donner aux vraies victimes de viol une occasion de dire « eh, c’est arrivé à Batman, ça veut dire que je ne suis pas seul et que même un superhéros peut être vulnérable » ? Sans doute. On le ressent. Et quelque part, c’est tant mieux pour les auteurs, si ils n’ont jamais vécu ce genre de chose…

Mais moi je l’ai vécu. Je sais ce que ça fait de se réveiller en pleine nuit, terrifié, endolori, débraillé, le pantalon baissé. Et je sais ce que ça fait de voir un homme qui est allongé derrière vous et qui vous sourit à la pensée de ce qu’il vient de vous faire. Je sais ce que font les fashbacks. Je sais ce que font les triggers.

Je sais ce que ça fait de survivre à ça. Et ça se ressent dans mes écrits, premièrement parce que tous mes livres parlent à un moment donné de viol ou de violences domestiques de manière crue, détaillée, mais jamais romancée. Car romancer le viol revient à le banaliser.

Ce n’est que de la fiction ?

Eh bien… Pas tant que ça.

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Prenons Killing Stalking : un adolescent obsédé par son camarade de classe le stalke et finit par entrer chez lui par effraction. Il finit capturé par son camarade psychopathe, violé, battu, torturé. Il développe un véritable syndrome de Stockholm est s’attache d’avantage à son bourreau, tout en étant on ne peut plus conscient de sa folie.

Killing Stalking ne présente pas ses personnages de manière romancée. Et pourtant, nombreux sont ceux qui trouvent cette relation saine et naturelle. Ce qui m’inquiète un peu, quand je pense que certains lecteurs très influençables sont susceptibles de reproduire ce genre d’actions pour le thrill, pour l’adrénaline.

Mais non !

Mais si. Vous vous souvenez du gamin qui a tué sa mère et sa sœur parce qu’il voulait recréer son propre Halloween ? Et celui qui, déguisé en Ghostface, a tué sa petite amie ?

Je ne dis pas que la fiction inspire toujours la réalité. Mais il faut savoir qu’en tant qu’auteurs, nous avons la responsabilité d’informer nos lecteurs sur le contenu de nos livres et surtout, de bien mettre en avant le fait que ce qui est mal est mal et ce qui est bien est bien. Nous ne devons pas romancer des actes barbares et criminels. Le fait que ça ne soit que de la fiction n’est qu’une excuse et une mauvaise en plus.

Je vais vous donner un exemple tout bête. Quand j’avais quatorze ans, j’ai rencontré un garçon de seize ans. Il était gentil. Un peu nouille sur les bords mais adorable. Appelons le L. L aimait le BDSM, parce qu’il l’avait vu dans des pornos ou lu dans des livres. Et il avait une vision du sexe complètement faussée. Cela dit, L ne m’a jamais fait de mal. Il me préparait, je l’excitais un peu… Et voilà. Cela dit, j’avais quatorze ans. Et même L savait que c’était trop jeune pour passer aux choses sérieuses. Alors on s’est retrouvés quand j’avais dix-sept ans et là, c’est moi qui suis devenu le dominant. Mais moi, je ne me servais pas de livres ou de pornos. Et si j’ai un conseil à donner à ceux qui veulent tenter le BDSM… N’utilisez JAMAIS 50 Nuances. Pourquoi ? Parce que 50 Nuances, c’est du viol et de l’abus de pouvoir, pas du BDSM. Le vrai BDSM se fait dans le respect et l’amour de l’autre. Il ne s’agit pas nécessairement de coups de fouet ou même de violence. Il s’agit d’un jeu de rôle. Et on s’amuse. Il y a une notion de consentement et surtout, un safeword. Stop. Si L me disait qu’il avait mal, j’arrêtais aussitôt.

Malheureusement, tout le monde n’est pas aussi ‘gentil’. Dans mes livres, on retrouve souvent le thème du viol et de la violence domestique. La plupart de mes personnages principaux (Jonathan Miloslaw, Sherlock Black, Nathaniel, Jason…) ont vécu des trucs assez moches.

Pourquoi ? Parce que quand on écrit, on a besoin d’exorciser ses démons. Et moi, je mets mes traumatismes sur le papier. Je n’entrerai pas dans le détail de ce que j’ai vécu, mais ça a beaucoup influencé ma façon d’écrire et ça explique mon style assez sombre, de même que la mort de la mère de James Ellroy, violée et tuée, a beaucoup influencé les écrits de son fils. Il suffit de lire le Dahlia Noir ou Lune Sanglante pour s’en rendre compte. Il y a des viols dans tous les livres de John Irving.

Mais qu’ont ces auteurs en commun ?

Ils ne romancent pas le viol. Ils ne le banalisent pas. Malheureusement, nombre d’auteurs, surtout dans les yaoi (attention, je n’ai rien contre le yaoi, j’adore Maiden Rose), ont tendance à rendre le viol ‘mignon’. Le personnage violé dit ‘non, non’, et l’autre continue et le violé aime ça mais c’est traité comme une scène de sexe normale. Alors que non, ça devrait être traité comme quelque chose de moche, quelque chose de traumatisant. Par respect pour les victimes, déjà. Parce que je sais que quand je vois une scène de viol banalisée, ça me détruit le moral puissance douze. Ça me donne envie de me faire mal alors que ça fait un an que je n’ai pas touché à une lame.

Attention, je ne blâme pas les lecteurs. Et les auteurs sont libres de faire ce qu’ils veulent.

Mais prenons un exemple tout bête : je vais dans une librairie. Je n’ai pas le moral. Un homme me drague dans le rue, insiste lourdement. J’ai peur et je finis par me sauver en courant de peur que ‘ça’ recommence. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes circonstances et cet homme ne me voulait probablement aucun mal. Mais j’ai peur. Je rentre dans la librairie en espérant trouver un peu de réconfort au milieu des livres. J’aime les manga. J’en choisis un au hasard.

Et la première scène à laquelle j’ai droit, c’est un personnage qui se fait violer. Et qui se fait traiter de tous les noms. Et quand il en parle, on lui dit « bah, t’as eu une érection ? Donc t’as aimé. ». Si bien que lui-même finit par s’en convaincre.

Et les lecteurs trouvent ça trop ‘kawaii’.

Moi je ne trouve pas ça kawaii. Moi, j’ai l’impression qu’on me dit que quoique j’ai pu vivre, je suis coupable.

L’importance du safesex et du consentement dans les livres vient avant tout du fait que la fiction peut impacter la réalité. J’ai déjà entendu des témoignages, des enfants, des ados, à qui des adultes ont fait croire que ce qu’ils faisaient était normal. Aujourd’hui, ces gamins sont adultes et suivent deux schémas :

  1. Ils cherchent à éduquer les autres/gardent le silence.
  2. Ils reproduisent ce qu’on leur a fait.

Conclusion :

Ce que je veux dire, c’est que… You do you. Vous lisez et écrivez ce que vous voulez. Mais par pitié, faites la part des choses et surtout, surtout, restez prudent.

Est-ce qu’une victime de viol peut jouir pendant l’acte ? C’est déjà arrivé. Et ça arrive de développer un gros syndrome de Stockholm pour l’agresseur. Mais ça ne veut pas dire que c’est normal. Les victimes ont besoin d’être entendues et soutenues.

Personnellement, je voudrais voir un trigger warning au début des textes, un petit disclaimer tout bête. Ca prend deux secondes à écrire et surtout, ça aide le lecteur à rester dans sa zone de confort. De plus, ça permet de dire « eh, je sais que ce qui est décrit ici (viol/violence/abus) n’est pas quelque chose qui doit être romancé. Je fais la part des choses. ». Et c’est mieux pour tout le monde.

Merci.


Jason Crow

Jason Crow est un auteur de romans et nouvelles érotique gay.


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Témoignage – Écrire la prise de risque sexuel (dans l’érotique)

 

Témoignage – Écrire la prise de risque sexuel (dans l’érotique)

Par : Valéry K. Baran

Paradoxalement (ou pas), c’est au moment où j’ai ouvert We Need More Safe Sex que j’ai commencé à vouloir écrire des personnages qui « font des conneries » en matière de risque sexuel.

C’est venu comme ça : j’écrivais ce qui allait prendre le titre de Pour te faire craquer et j’avais imaginé une scène de sexe se passant dans les pots de peinture : quelque chose de très brusque et graphique, avec des couleurs sur les corps et du désir qui ne souffrait pas de délai. Et puis est venu le moment où je me suis rendue compte que, dans ce cas de figure, je ne pouvais pas faire se protéger les personnages. Ils auraient bien invoqué Capt’ain capote qui tombe du ciel si on avait été dans du surnaturel (j’en avais d’ailleurs fait un statut sur facebook), mais on n’était pas dans du surnaturel, pas plus donc qu’ils pouvaient avoir des rapports sexuels à risque sans que ça leur traverse seulement l’esprit puisque j’écris des histoires réalistes et refuse de tordre la réalité selon ce qui m’arrange ou non.
Donc… pas de Capt’ain capote à la rescousse, pas de personnages qui peuvent se déplacer jusqu’à la pièce voisine pour chercher de quoi se protéger, un rapport non attendu donc pas de préservatif dans la poche du jean, et une pièce vide uniquement dédiée à des travaux (donc ne pouvant pas recéler une capote dans un tiroir). Espace de solutions possibles : zéro.
Du coup, eh bien j’ai décidé que mes personnages feraient sans. J’ai toujours choisi d’offrir à mes lectrices et lecteurs une approche réaliste des rapports sexuels, je vais au bout de cette démarche. En outre, j’ai trouvé finalement l’idée super intéressante !!! Je n’avais jamais encore écrit de telle scène, où les personnages ont envie mais ne peuvent pas aller au bout de ce qu’ils voudraient, j’avais donc la frustration à exploiter, la limite entre ce que dicte la raison et ce que dicte le corps, la difficulté à prendre une décision, l’envie de céder, de faire comme si le risque n’existait pas, la raison qui revient par dessus et qui fait se dire « mais non »… Et j’ai a-do-ré écrire ça ! Ça donne une scène super hot, originale… Je me suis éclatée avec.

Et (re-du coup), la fois suivante où je me suis retrouvée devant une scène de sexe à écrire, soit pour l’épisode 4 de L’initiation de Claire, j’ai eu envie d’aller au-delà, sur ce sujet : d’écrire des personnages qui font vraiment une connerie. Ça m’a posé un petit cas de conscience parce que je n’ai pas eu envie de rendre la prise de risque excitante, et que j’aime écrire des scènes excitantes, donc je me suis débrouillée pour modérer cette prise de risque et faire prendre une place importante au raisonnement à un moment donné dedans (euh… bon, lisez, vous comprendrez mieux !), mais j’ai surtout beaucoup aimé écrire cette prise de risque.
Je ne sais pas si je l’ai déjà dit mais je déteste les personnages parfaits, j’abhorre les personnages parfaits : ils m’ennuient, je ne les vois pas « humains », j’ai l’impression qu’ils sont faits de carton-pâte… J’aime les personnages qui font des conneries : des choix parfois bons, d’autres mauvais, des erreurs et qui reviennent sur leurs erreurs, des erreurs parce qu’ils ne savent pas, des erreurs tout en le sachant mais en étant incapable, sur le moment, de faire autrement… C’est ce type de personnages : cette humanité-là, que j’aime écrire, et c’était donc logique que j’arrive un jour à dépasser mes réserves « morales » à ce sujet pour écrire des personnages qui, oui, faisaient aussi (ou s’apprêtaient aussi à faire) ce contre lequel je suis active en matière de prévention.


Et puis je voulais aussi aborder le sujet du test viral et de l’arrêt de l’usage du préservatif, pour ces personnages, et je ne savais pas trop comment l’introduire, ni quand les faire prendre la décision d’en parler, et ce choix m’a finalement permis de le faire d’une manière ultra-naturelle. C’est parfaitement « juste » dans la relation alors des personnages, ça a du sens : que à ce moment-là et de cette manière-là, ils frôlent ainsi ce risque, et ça m’a permis d’arriver exactement où je le voulais.
Bref, je suis on ne peut plus ravie de ce choix. Il est particulier (je ne crois pas l’avoir déjà vu dans un autre bouquin, même si je ne doute pas qu’il y en ait), mais il est juste, il est impeccable pour l’histoire que je voulais écrire et il offre en plus un abord que j’aime particulièrement : celui d’un réalisme original et… oui, je suis contente d’avoir dépassé mes réserves pour traiter ainsi cette scène.

A l’arrivée, je n’ai pas changé de ligne sur ma manière d’écrire des scènes sexuelles. Écrire de l’érotisme prenant en compte la réalité des risques sexuels, c’est aussi écrire des personnages qui peuvent faire des conneries, et ça n’a fait que confirmer mon opinion quant au fait que nier cette réalité n’a vraiment aucun intérêt : c’est se priver de possibilités de développement de la relation entre les personnages, d’approfondissement de leur psychologie, et de sorties des schémas trop communs qu’il serait vraiment, vraiment, dommage de laisser de côté.


  Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et  de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


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Témoignage – La loi du silence

Témoignage – La loi du silence

Par : Delphine (DD)

La loi du silence

« Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi »

Avec mes camarades, il parlait. Jamais avec moi. Pourtant, un jour, il a bien fallu qu’il s’adresse à moi pour que je le suive dans un coin tranquille. C’est arrivé plusieurs fois. Juste quelques mots. Jamais aucune question sur l’un ou l’autre. Rien de personnel. Je ne me souviens ni de ce qu’il a pu dire, ni même du son de sa voix. Je sais juste que c’était dépourvu d’intérêt.
Et puis ça a été des attouchements, des sortes d’embrassades que je connaissais pour la première fois, toujours sans un bruit. Quelques activités, très brèves, que les psychologues catégorisent déjà dans le « rapport sexuel ». Une fois, j’ai songé à demander où on allait, comme ça, avec nos vêtements froissés, nos envies et la conscience qu’il suffisait d’un dernier pas pour avoir besoin de protection. J’ai retourné la question –les questions–, dans ma tête jusqu’à ce que ce soit fini. Rien de plus ne s’était passé.
Enfin, un jour, inconsciente alors des risques potentiels, j’ai essayé une fellation, réclamée par des gestes et des mains qui me guidaient, toujours sans un seul mot. J’ai évidemment eu droit à un splendide réflexe nauséeux. Je me suis retirée et j’ai toussé et reniflé pour faire passer l’envie de vomir. J’ai entendu vaguement :
« Ça va ? »
C’était la première fois qu’il posait la question.
« Non. »
Je crois que ça a été le point de rupture. On a rajusté nos vêtements et on est partis chacun de notre côté, sans échanger une seule parole de plus. On ne s’est plus jamais approchés l’un de l’autre. De sentiments ou de sensations, il ne me reste rien. Juste un souvenir désagréable où tout s’étouffe sous l’action d’une impalpable sourdine.

Si j’avais su qu’il était normal de parler, ça ne se serait jamais passé ainsi.

« Les médiums, ça n’existe pas »

J’aime ces beaux textes lyriques où l’érotisme touche à la poésie, où les sensations ne passent que par le toucher, la peau de l’autre, où les personnages se comprennent d’un simple regard, d’un sourire ou d’un geste. C’est une forme d’expression de leur amour, ce sont de longues descriptions de leurs ébats, comme autant de sentiments partagés sans se le dire.
La parole, dans ces écrits, est traitée comme un parasite, comme ces capotes dont on n’évoque pas l’existence parce que, franchement, c’est pas sexy. C’est vrai que c’est beau, ces textes où tout semble facilité par l’omniscience d’un couple. Même lors d’une première fois. C’est beau mais… Les médiums, ça n’existe pas.

On retrouve ce silence présenté comme évident dans un nombre incalculable de fictions.

Pour revenir aux médiums, la scène entre Mel Gibson et Marisa Tomei, dans le film Ce que veulent les femmes, en est à mes yeux un des plus beaux exemples. Il y est présenté comme normal que la jeune femme n’exprime pas à haute voix ses nombreux malaises et ses désirs. Ici, la conclusion est positive puisque le héros écoute toutes ses pensées et parvient à s’adapter. S’il n’avait pas entendu son for intérieur, l’absence de dialogue et de sincérité entre les deux personnes aurait été catastrophique. Pourtant, cette scène n’est pas représentée comme une leçon en faveur de la communication. Elle sert davantage de gag et d’épreuve pour le héros et il n’y a aucune compréhension entre ces deux personnages.

« Est-ce que ça va ? »

Il s’agit d’une constante bien insérée dans les mœurs : il faut deviner ou se taire, parce que visiblement, dire qu’on n’aime pas telle ou telle pratique, ou que là, ça fait mal aux tétons, merde, durant l’acte, c’est semble-t-il interdit. Ça casserait tout.
Vraiment ? Ça casserait tout d’insérer une réelle complicité entre deux êtres censés s’aimer ou s’attirer ? De leur permettre de s’exprimer sur leurs sensations, pour dire à l’autre ce qu’ils apprécient ou non ? Ça casserait tout d’éviter que l’un des héros soit mal à l’aise durant l’acte ? L’amour ne passe-t-il pas par l’écoute de l’autre, l’absence de non-dits ?
Pour comprendre et savoir, il ne suffit pas de faire ce qu’on peut ou ce qu’on sait. Chacun est si différent qu’il est impossible de correspondre parfaitement aux sensations de l’autre. Il faut parler. Il faut dire les choses. S’exprimer. Poser des questions. Rire, même, si possibleMe chatouille pas ! Attends, je remets mon sein, ça pince. Aïe, arrête, j’ai mal là. Est-ce que ça va ? Autant de petites choses, de petites attentions. Pas seulement pour le romantisme. Pas uniquement pour faire joli. Mais parce qu’on ne peut pas construire une relation, moins encore une sexualité, sans dialogue.

Récemment, en relisant quelques passages de mes auteurs favoris, j’ai remarqué cette constante : leurs personnages communiquent pendant l’acte. Beaucoup. Souvent pour plaisanter. Et cette complicité orale, au style direct ou indirect, ne rend la scène que plus crédible. Parce qu’ainsi, les personnages sont vrais.
Le voir présenté si naturellement dans la fiction, ou même étudié comme l’un des nombreux problèmes de communication dans une relation amoureuse, ça aurait évité tous ces malaises à la petite ignorante que j’étais. Combien de personnes n’osent-elles pas avouer à leur(s) tendre(s) moitié(s) lorsqu’elles ont mal ? Combien d’entre elles, parce que la fiction présente ce comportement secret comme une évidence, n’ont pas même pensé à se confier à leur(s) amant(s) ? Combien n’ont pas conscience qu’en fait, c’est normal de parler ?

Le safe sex, ça passe par le dialogue.


  Delphine (DD)

DD traduit des mangas et des romans, écrit sous le pseudonyme de Tookuni et mène la barque d’YBY Editions sous le pompeux titre de « el jefe ».


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« C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif »

Témoignage – C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif

Par : Valéry K. Baran

« C’est le fait de mentionner le préservatif qui est subversif »

Ça me fait toujours bizarre de savoir que le fait que je mentionne l’usage du préservatif dans mes scènes sexuelles, en tant qu’auteure d’érotique, me fait sortir de la norme. J’ai le sentiment d’une norme inversée, en fait. En annonçant le projet de We Need More Safe Sex, et même avant, lorsque je parlais déjà de l’importance que j’accordais à ce sujet, j’ai toujours eu des réactions d’auteurs ou de lecteurs qui demandaient « Et pourquoi en parler ? ». Pourtant, la question devrait être plutôt « pourquoi ne pas en parler ?« . Lorsque deux personnages ont une relation sexuelle qui est décrite en détails, on mentionne bien le moment où ils ôtent, même partiellement, leurs vêtements. De la même manière, l’idée ne viendrait à personne d’écrire une histoire dans laquelle les personnages omettraient tous de mettre des chaussures pour marcher dans la neige, et ce sans que jamais personne ne s’en étonne seulement. L’idée ne viendrait à personne d’écrire une histoire dans laquelle les personnages utiliseraient la même seringue pour se droguer sans qu’à aucun moment la question du risque encouru ne soit abordée… Mais avec le préservatif, c’est différent. C’est le fait de le mentionner qui est subversif. C’est le fait d’en parler qui est hors norme. C’est à ma connaissance, le seul élément réaliste pour lequel la norme dans la littérature est l’effacement total de son existence.

« des lectrices me disaient qu’elles avaient fait leur éducation sexuelle en lisant mes histoires »

Lorsque j’ai commencé à écrire, je n’ai pas eu tout de suite à me poser de questions à ce sujet : j’écrivais des fanfictions se situant dans un univers médiéval-fantastique, alors c’était facile. Puis j’ai écrit ma première histoire contemporaine et j’ai mentionné naturellement, pour un premier rapport entre deux personnes, le fait qu’ils utilisaient un préservatif. Je ne me souviens pas m’être interrogée à ce sujet : j’ai toujours tâché d’écrire des histoires crédibles, prenant en compte la réalité dans laquelle vivaient mes personnages, donc cet élément en faisait partie : c’est ne pas le mettre qui aurait été bizarre. Puis j’ai remarqué que j’étais quasi la seule à le faire. J’ai remarqué aussi – le domaine de la fanfiction le permet probablement particulièrement de par son aspect très communautaire – que ce que j’écrivais influençait de très jeunes lectrices, dont certaines me disaient qu’elles avaient fait en partie leur éducation sexuelle en lisant mes histoires. Du coup, je suis plutôt fière d’avoir fait en sorte que, dans ces lectures certes récréatives, elles aient pu avoir accès en sus à certaines valeurs : le consentement, le respect de l’autre, le respect de son propre corps, l’importance du fait de se protéger… Ça ne me dérange pas que des personnes même jeunes adolescentes lisent mes histoires : je préfère mille fois qu’elles assouvissent leur curiosité envers les choses du sexe avec mes écrits plutôt qu’avec les piètres images de la femme et des rapports sexuels que l’on peut voir dans les tubes porno. Et pourtant, pour ce qui est de l’usage du préservatif, c’est l’industrie porno qui a pris de l’avance sur la littérature érotique, puisque son usage est devenu quasi systématique en cas de pénétration. A côté, la littérature est à la traîne.

Je ne songe absolument pas que les auteurs ayant évacué le sujet « safe sex » de leurs écrits soient des auteurs qui se moquent du bien-être de leurs lecteurs ou de leur santé, ceci-dit. Je pense juste que ce sont des auteurs qui ont parfaitement intégré la norme actuelle, qui est celle d’ignorer totalement ce sujet, au point de ne pas parvenir à  concevoir même seulement le fait qu’ils pourraient faire autrement. Ou que faire autrement ne nuirait en rien à leurs histoires.

« ce projet n’est pas là pour ériger des modèles de vertu »

Il y a eu plusieurs cas qui m’ont fait réfléchir : celui du blog anglophone We Need Diverse Books (raison pour laquelle le nom de celui-ci est quasi repris dans celui de ce blog). C’est grâce à mon amie Cindy Van Wilder que j’ai découvert ce premier blog et je l’ai tout de suite trouvé très intéressant. Je ne me suis pas mise immédiatement à changer mon approche en tant qu’auteur parce qu’il m’a fallu un moment pour que la petite graine qui avait été semée dans ma tête grandisse, mais j’ai dû passer par une remise en question personnelle dans le sens où, moi aussi, je n’écris quasi jamais que des personnages à la peau blanche. Et, depuis, mes histoires ont accueilli deux « Mél », dont il est évoqué pour l’une toutes les tresses de sa chevelure…  Si, dans mon esprit, toutes deux ont la peau colorée, je ne suis pas allée plus loin dans leurs descriptions parce que je reste toujours très évasive sur la représentation physique de mes personnages justement pour permettre aux lecteurs de s’identifier plus aisément à eux, mais la découverte de ce blog m’a permis d’ouvrir cette porte supplémentaire en matière d’identification, au moins : une « Mélinda » comme une « Mélissa » peuvent se reconnaître en ces deux « Mél ». Il ne s’agit que d’un premier pas, et probablement évoluerais-je plus nettement à l’avenir en ce sens, comme je peux encore évoluer par rapport à mon abord du safe sex dans mes écrits. L’article de Magena Suret sur les pratiques à risque m’a d’ailleurs rappelé que je n’ai jamais abordé la question de la protection en cas de sexe oral. Mais ce projet n’est pas là pour ériger des modèles de vertu, de toute façon, pas plus que pour distribuer des bons ou mauvais points : il est là pour permettre à chacun de s’exprimer, d’échanger et de réfléchir, et de se nourrir du vécu des uns et des autres. A chacun de se laisser le temps d’évoluer, ensuite.

Et puis il y a eu le cas, très récent, d’une auteur publiée chez un éditeur commun, qui faisait partie de ces auteurs ignorant justement le sujet du préservatif. Et puis on en parlait autour d’elle, entre auteurs sensibilisés à ce sujet : pas directement avec elle, ou peut-être que certaines l’ont fait, je ne le sais pas, mais on en discutait : il y a eu un article que j’ai posté sur mon blog auteur personnel, il y a eu des discussions que l’on a eues, il y a eu d’autres auteurs qui se sont exprimés aussi sur les raisons pour lesquelles, pour eux, il était important de ne pas négliger cette réalité… Et puis, récemment, cette auteur a annoncé que, voilà, elle avait abordé la question du préservatif dans son écrit actuel, et j’en ai été à la fois surprise et ravie. J’ai pensé : « Alors, en parler, ça peut faire vraiment réfléchir ? Au point de changer même un peu les esprits ? ».

« on se sent très vite seul »

Ça m’est resté dans la tête et c’est peu après que je me suis dit qu’une plateforme d’expression comme celle-ci vaudrait le coup d’être créée. D’abord parce que, lorsqu’on est, en tant que lecteur ou auteur, dérangé par l’absence de préservatif dans une scène de sexe sans qu’aucun personnage ne manifeste quoi que ce soit à ce sujet, de safeword dans un rapport BDSM, de consentement dans un rapport se voulant amoureux… et on peut en dire beaucoup à ce sujet, on se sent très vite seul : personne ne s’exprime à ce sujet et la norme, là encore, semble véritablement celle de considérer ces éléments éloignés de notre réalité comme parfaitement normaux. Du coup, faire un groupe m’a paru intéressant. Juste pour dire : « Voilà, on ne le dit généralement pas mais on n’est pas seul, on est plusieurs et, eh ! on peut même en parler ! » Ensuite, parce qu’il manque cruellement d’espace d’expression à ce sujet, autant pour donner son avis, faire part de ses questions ou de son expérience, que pour avoir simplement des exemples d’écrits sur lesquels s’appuyer lorsque l’on a soi-même envie d’aborder ces sujets en tant qu’auteur, pour aider chacun à se poser des questions, à réfléchir, à se nourrir pour évoluer…

L’important, c’est d’ouvrir un dialogue, de ne pas se laisser écraser par le sentiment de « subversion inversée » que l’on peut parfois éprouver lorsque l’on tient en importance le fait d’avoir des histoires crédibles y compris sur la réalité des IST, et d’échanger !


  Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et  de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


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