Je lis du non-safe (et je vais bien)

Je lis du porn

Je lis du porn. Quand je dis porn, c’est tous les types de porn. Ça va du texte ampoulé jusqu’au trash en passant par le mièvre. Mais je lis surtout du porn hardcore. C’est ce que je préfère. C’est une sorte d’exutoire. Certaines personnes, pour se détendre, font de la méditation ou vont taper dans un punching-ball. Je n’ai jamais eu la patience pour l’un ni la force pour l’autre.

Mon défouloir, je l’ai trouvé dans le porn. Dans ces mangas très explicites, hentai, yaoi, bara, autres, qui dépeignent très souvent des viols, du bondage non-consenti, et tout un tas d’autres étiquettes (ou tags) dont voici un échantillon : mindbreak, romance, trap, gangrape, futanari, revengerape, femdom, hardcore, comedy, masturbation, tentacle

Parmi tous ces genres, les plus brutaux, les plus barrés, me plaisent particulièrement. Sans doute encore ce côté exutoire. Je ne me projette pas, je n’y vois qu’une représentation de choses que je pourrais imaginer. La violence rend le tout surréaliste, pas même un fantasme, seulement de quoi satisfaire mon aegosexualité.

En général, je vais sur des sites spécialisés, et je me sers de ces petites étiquettes pour visiter les catégories qui m’intéressent le plus. Les plus transgressives possibles. Au fond, c’est ça que j’aime, je pense : lire quelque chose dont je sais que ça ne doit pas arriver en vrai. M’enfoncer totalement dans l’aspect irréel, m’en convaincre par la violence, le surréalisme représentés. C’est sans doute pour ça qu’en revanche, j’ai beaucoup de mal avec le sexe non-safe quand il est romantisé : il perd de son intention première. Pire, il devient particulièrement malsain car il banalise des relations toxiques. Ce n’est pas la banalisation que je recherche, c’est l’exagération extrême, l’évidence de la transgression, pas sa normalisation. Ça ne m’empêche pas d’en lire, pour toutes les autres choses qui m’intéressent dans ce type d’histoire. Ça ne m’empêche pas non plus d’aimer aussi les scènes de sexe bien faites, réalistes, belles et consenties.

Mais où souhaité-je en venir ? Qu’est-ce que ce « coming-out » dans un espace qui a pour but de diffuser du safe-sex ?

Déjà, j’aimerais qu’il puisse déculpabiliser les personnes qui, comme moi, lisent des choses transgressives et les apprécient, tout en ayant conscience de leur nature.

Nous avons ce droit, d’aimer le trash, d’aimer le viol romantisé, tout comme d’autres aiment regarder Dexter ou Massacre à la tronçonneuse. Nous avons ce droit parce que nous sommes conscients de ce que nous lisons ou écrivons, tout comme les gens qui regardent Dexter savent très bien qu’il ne faut pas faire pareil en vrai. C’est ça, la valeur de la fiction : la possibilité d’être témoin de tout un tas de choses qui ne doivent ou ne peuvent pas arriver en vrai.

Si ce guide existe, c’est parce que malgré cette conscience que nous avons :

  • Parfois, par ignorance, on rate peut-être des choses ;
  • Parfois, on a besoin de se documenter ;
  • Parfois, d’autres moins renseignés risquent, contrairement à nous, de se fourvoyer sur ce qu’ils lisent. Nous, amateurs de trash, nous savons où nous allons. En revanche, nous n’avons pas le droit d’oublier, pour notre confort personnel, que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Ensuite, j’aimerais proposer, non pas une alternative au safe-sex, mais :

une solution pour les personnes qui voudraient aller dans la transgression tout en faisant de la prévention.

En effet, ce n’est pas incompatible. Personnellement, je trouverais absolument génial que tout le monde ait simplement parfaitement conscience de ce qu’il lit. Mais comme le dit Nikita Bellucci :

« L’âge idéal [pour regarder du porno], c’est à partir du moment où […] tu arrives à savoir faire la différence entre un film et la réalité. Et que ça ne te perturbe pas ».

Donc, et pour avoir été moi-même inconsciente par le passé, je sais qu’il y a toujours besoin d’éduquer certaines personnes. Qu’on a tendance à se laisser influencer, convaincre, manipuler par ce qu’on lit ou entend, surtout quand rien ni personne ne nous a fourni la matière pour avoir du recul.

Un exemple :

Dans notre société, on sait que c’est pas bien de tuer des gens. Tuer une personne, ça s’appelle un meurtre. Même si cette personne était méchante et l’avait bien cherché, c’est toujours assez malvenu de dire « Aha, TLBM » (« Tu L’as Bien Mérité ») (on arrête même des gens pour ça).

En revanche, on vit dans une culture du viol, donc malheureusement, si, dans un cas, on va tout de suite dire « Ah oui c’est un meurtre », certains vont avoir tendance à dire « Ah mais non ce n’est pas un viol » (« Elle était d’accord au début », « Les hommes ça ne peut pas se faire violer », « En même temps iel couche avec tout le monde »)…

Là où la fiction entre en jeu, c’est quand, en voyant James Bond tuer des gens, on sait pertinemment qu’il ne faut pas faire pareil, mais que, quand il jette Pussy Galore dans la paille et l’embrasse de force, on n’arrive pas à reconnaître que c’est une agression sexuelle.

Ça ne serait pas un problème si on reconnaissait cette agression comme on reconnaît que James tue des gens. C’en est un parce qu’actuellement, beaucoup de personnes n’ont pas les outils pour reconnaître certaines formes de violences, ou de sexisme. C’est complètement le hashtag #representationmatters (que j’espère ne pas avoir détourné par ignorance).

Bref. Ce que j’aimerais expliquer, c’est que lorsqu’on dit que la représentation, c’est important, on ne dit pas qu’on veut aseptiser le monde de la fiction. On dit qu’on trouve ça important d’éduquer les gens pour qu’ils comprennent ce qu’ils lisent, inventent, et qu’ils aient assez de recul pour ne pas le reproduire dans la réalité si c’est transgressif. La transgression doit rester fictive. Et j’entends présentement par transgression tout ce qui a rapport au sexe non-safe.

Parce que j’ai eu seize ans, et qu’à seize ans, si moi ou une de mes amies s’était faite embrasser de force par un beau garçon, j’aurais peut-être trouvé ça cool. Parce que je l’ai vu et lu et écrit. Parce que dans la société dans laquelle je vivais, personne, ni la réalité ni la fiction, ne m’avait fait remarquer que c’était une agression.

Aussi, pour que la transgression reste fictive, à mon humble avis :

il faut l’identifier.

L’identifier pour ce qu’elle est, l’assumer pleinement.

Par exemple, le yaoi est un genre qui, par définition, représente des relations déséquilibrées et toxiques, souvent miroirs d’une réalité que vivaient ou vivent toujours les femmes japonaises, entre autres choses. Beaucoup de lectrices s’y attachent car il possède ce potentiel exutoire, cette possibilité de se défouler à travers une sexualité distante, violente, dans un renversement des rôles que l’on peut aller jusqu’à qualifier de revendication féministe. Tout ce que l’on voit dans le yaoi prend sa racine dans une frustration de femme à qui une société interdit la liberté, notamment sexuelle.

Mais actuellement, si la majorité des lectrices ressent, entre autres aspects, cet objectif – raison pour laquelle le genre est toujours florissant et très évolutif – , une partie d’entre elles n’a pas forcément les outils pour arriver à différencier les éléments fictifs des éléments crédibles par rapport à la réalité. Ce qui est d’autant plus complexe lorsqu’on est face à de la romantisation ou de la banalisation, qui peuvent aisément flouter la perception du public (re-coucou Pussy Galore).

C’est là que les étiquettes, les tags, les trigger warning, entrent en jeu : à mon sens, il faut mettre des mots, des mots justes, sur toute fiction. Si elle dépeint du viol, elle doit être catégorisée comme telle. Si elle comporte une relation toxique, cela doit être précisé également. Si elle parle de sujets potentiellement choquants, même, comme le suicide, elle devrait en faire mention. Non pas dans le seul but d’épargner la sensibilité de personnes pouvant être potentiellement choquées, mais plutôt dans le but de dire à celles que ça ne choquera justement pas : ceci n’est pas la réalité. Ceci est du viol, ceci est du sexe non protégé, ceci est du slutshaming.

Si vous, auteurs, n’avez pas envie de contextualiser votre histoire, si vous, lecteurs, n’avez pas envie qu’on vous rabâche durant la lecture que « c’est pas bien il faut pas faire ça en vrai », il suffirait d’une préface, d’une liste de petits mots ou d’un simple NC-17 (NC pour NonConsensual), comme on fait dans le monde de la fanfiction ou des jeux vidéos.

Il s’est bien trouvé Kana pour écrire au dos des couvertures de mangas un énorme « Attention, c’est japonais, ça ne se lit pas dans ce sens-là ! » – chose qui paraissait évidente pour certains, mais pas pour moi, 10 ans, devant le tome 26 de Ramna ½ que j’ai lu entièrement à l’envers sans me poser la moindre question, et sans rien comprendre du tout ; même pas honte.

Quid de tous ces auteurs qui, depuis la nuit des temps, expliquent leur intention ou justifient leur œuvre dans des pré ou postfaces ?

Alors, pourquoi pas un beau : « Attention, c’est du yaoi, tu vas adorer, mais les gens civilisés ne font pas ça dans la vraie vie, bisous ».

D’autant que ce n’est pas parce qu’un genre possède des codes précis qu’il ne faut pas les rappeler ou les questionner ; au contraire, ça fait même partie intégrante de son évolution et de son enrichissement. Ou sinon, on fait bien la différence entre la bit-lit et le fantastique traditionnel. Pourquoi ne pas faire du safe et du non-safe des genres de l’érotico-pornographique ?

Moi, j’aime la transgression, le porn trash. Mais j’aime aussi être certaine que personne ne le prendra pour une réalité.

Pour cela, il me paraît important d’informer, de prévenir, d’éduquer en toutes circonstances, même dans la fiction. C’est la fiction qui m’a faite. Elle a influencé mon caractère et ma façon de voir le monde. Ce sont les reflets de la société que j’y ai trouvés qui m’ont rendue sexiste adolescente, qui m’ont empêchée, par leur manque de représentation, de comprendre des pans entiers de moi-même, qui ont forgé mes préjugés et placé sur mes épaules tout un tas d’injonctions dont je suis encore en train de me débarrasser.

Je ne pourrais jamais dire qu’il y a trop de contenus transgressifs. Rien n’est jamais trop dans l’imaginaire. En revanche, trop peu d’ouvrages contrebalancent ces supports. Quand une pratique est majoritaire dans un domaine, on a tendance à ne plus voir qu’elle et à la prendre pour une vérité absolue.

C’est pourquoi il me semble important de soutenir la production d’ouvrages safe : ils ne font de mal à personne et n’ont pas pour but de concurrencer mon cher porn trash. Au contraire, ils ne peuvent qu’enrichir la fiction érotique et pornographique.

 

 

J’espère qu’un jour, en partie grâce à l’effort que nous, acteurs de l’imaginaire, fournissons actuellement, émergera une société où le safe-sex sera devenu une évidence, et où l’inconscient collectif saura que le reste appartient exclusivement au domaine de la fiction.


Delphine (DD)

DD traduit des mangas et des romans, écrit sous le pseudonyme de Tookuni et mène la barque d’YBY Editions sous le pompeux titre de « el jefe ».


A lire aussi :

La loi du silence

 

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L’écriture, le safe sex et moi

CONSENTEMENT ET SAFE SEX :

ÉCRIRE RÉALISTE N’EST PAS ÉCRIRE CHIANT

Peu importe ce que l’on a pu lire ou entendu dire, consentement et safe sex vont de pair. Pour les partenaires – et peu importent leurs sexe, orientation sexuelle et pratiques –, pouvoir dire non ou stop à tout instant est la garantie d’un rapport consenti, d’un choix libre et éclairé. Alors, non, le safe sex n’implique pas que de se protéger physiquement.

Cette notion du safe sex mise au point et son lien avec le consentement établi, passons au point de vue de la littérature.

 

LE CONSENTEMENT N’EST PAS LE PASSAGE CHIANT DE TOUTE SCÈNE ÉROTIQUE

Bien qu’il m’arrive de tomber sur du safe sex ennuyeux à mourir et parfaitement saboté, en général, c’est toute la scène qui se révèle sans intérêt. (Que ce soit pour l’évolution des personnages, de l’intrigue ou au niveau de l’écriture.)

Clairement indiqué ou moins évident, voire inexistant, le safe sex n’est que vaguement respecté.

DE L’AUTEUR·E ET DU SAFE SEX

L’absence de safe sex est parfois une décision consciente de l’auteur·e, qui ne sait pas toujours comment l’intégrer à sa scène ou appréhende de casser le rythme de celle-ci. Auquel cas, il conviendrait de glisser un petit message ou un rappel au début du texte sur l’importance de se protéger. (Physiquement et moralement, cela s’entend.)

Un tel rappel vous semble très convenu en tant qu’auteur·e ou lecteur·trice ? Imaginez-vous à la place d’un·e autre : vous ne souhaitez pas lire ce genre de passage ; au mieux, ils vous indiffèrent, et au pire, vous repoussent pour des raisons qui n’appartiennent qu’à vous. C’est votre droit. Tout comme nous parlons de consentement et de relation de confiance entre deux partenaires ou plus, nous parlons des deux mêmes notions entre l’auteur·e et son lectorat. Quand il ouvre un livre, c’est avec l’assurance de ne pas y trouver ce qu’il ne veut pas.

L’excuse de la couverture qui explicite l’érotisme – voire l’absence de consentement – n’en est pas une, car il serait alors jugé normal de s’attendre à un ou plusieurs rapports non consentis dans tout livre érotique. Certain·e·s seront attiré·e·s par du cul « bête et méchant », là où d’autres se sentiront plus à l’aise avec un consentement parfaitement établi ou un message expliquant son absence.

Sachez enfin que la négligence du consentement dans la littérature (et via les autres vecteurs culturels) participe largement à la culture du viol.

Le rôle d’un livre est-il d’éduquer ?

LE MYTHE DE LA PROTECTION « TUE L’AMOUR »

Vos personnages sont absolument consentants, et peu importent les réjouissances qu’ils ont prévues, il faudra en venir à la phase « protection ».

Lorsque j’ai commencé à écrire des scènes érotiques pour servir certains pans de mes intrigues, j’ai enquiquiné certain·e·s ami·e·s Facebook et l’un d’elleux m’a répondu que le sexe, ce sont aussi des maladresses. Il peut être tendre et cocasse, et alors que je lis des gens qui cherchent à écrire la scène érotique parfaite, je me dis qu’ils passent finalement à côté.

Une scène érotique peut être bien écrite et mettre en avant les moyens avec lesquels les partenaires usent du safe sex. (Citons, en vrac, le préservatif, la digue dentaire, la préparation…) Elle peut verser dans la tendresse sans être gnangnan, se vouloir réaliste sans devenir ennuyeuse. C’est un tour de main à prendre, si je puis dire.

Je terminerai ce paragraphe sur un point, à mon sens, très important : la préparation dans le M/M.

Comme pour tout, il y a du bon et du mauvais M/M. Il y a surtout une tendance à se passer de consentement et de préparation. La pénétration anale étant ce qu’elle est, les lésions devraient s’accumuler à force de préparation bâclée. On me répondra sûrement que le but de l’érotisme est de satisfaire les lecteur·trice·s (comme toute bonne histoire, en somme), ce à quoi je rappellerai que l’auteur·e peut conjuguer safe sex et augmentation de la température, et accessoirement, s’abstenir de véhiculer des clichés propres au M/M.

On baise à tout va sans se préoccuper de la nature des rapports et on multiplie les orgasmes et les idées reçues ; ce qui m’amène au point suivant.

 

LA BÊTISE DE CROIRE QUE LE CONSENTEMENT EST L’APANAGE DES FEMMES

C’est là que je vais brièvement causer féminisme, car certaines personnes croient, à tort, que ce mouvement a pour objectif suprême de supplanter les hommes dans tous les domaines. Je ne dis pas que des extrémistes ne peuvent pas le vouloir ; tous les troupeaux ont leurs brebis galeuses. Seulement, l’idée de départ consiste à avancer sur un pied d’égalité. Pas de genre supérieur, donc – désolée pour les obsédé·e·s du complot féminazi. Cette égalité passe par un traitement similaire et sans équivoque des personnages, qu’ils soient assignés hommes ou femmes.

Une femme que l’on force à une fellation, c’est un viol. Un homme que l’on force à une fellation, c’est un viol.

Une femme que l’on pénètre sans son consentement, c’est un viol. Un homme que l’on pénètre sans son consentement, c’est un viol.

Une femme qui ne repousse pas son agresseur n’est pas consentante pour autant. Un homme qui ne repousse pas son agresseur n’est pas consentant pour autant.

Le M/M a ses casseroles, au même titre que le M/F et le F/F, même si j’entends moins parler de ce dernier, mais le M/M reste celui qui soulève le plus de tollés en matière de consentement et de safe sex en général. (Du moins, dans mon environnement et hors Dark Romance pour le M/F.)

M/M, CONSENTEMENT ET SAFE SEX : QUEL EST LE PROBLÈME ?

Le M/M est majoritairement défini comme un genre écrit par des femmes et pour les femmes. Les auteures se multiplient et les lectrices en redemandent. Je ne m’étendrai pas sur le cas du manga, que je ne lis pas assez pour en juger.

Non, le problème n’est pas que des femmes s’épanchent sur la vie sexuelle (et souvent débridée) de deux hommes ou plus. On peut apprécier le M/M (en lire et/ou en écrire) sans tomber dans ce que j’appelle « le travers fangirl ». On peut écrire du M/M pour participer à la diversification des personnages. (Je le fais, mais pas dans le domaine de l’érotisme.)

Oui, le problème est donc quand le M/M devient prétexte à de mauvais traitements sous couvert de romance. (Sans donner dans la Dark Romance purement établie et assumée.) D’où mon rappel de début de paragraphe.

DU CARACTÈRE DES PERSONNAGES

Autre point qui mérite que l’on s’y attarde : la caractérisation des personnages qui refusent un rapport sexuel. La petite sainte se rétracte, Machin-chose ne veut pas, mais elle porte une jupe ultra-courte, c’est une salope, Bidulette hésite, oh, fais pas ta prude !

Un personnage qui dit non ou repousse un pot de colle ne devrait pas être présenté comme une forte tête ou un sale caractère. Le refus d’un rapport sexuel est un droit fondamental. La menace et la surprise portent atteinte aux droits fondamentaux de l’individu.

Je conclurai ici en ajoutant qu’un personnage, femme ou homme, qui a une réaction physique au cours d’un acte sexuel non consenti ne signifie pas qu’il a pris du plaisir ou qu’il a changé d’avis en route. Les conséquences en seront désastreuses, pareillement à la vraie vie. Voilà l’utilité des Trigger Warnings si votre récit se passe de consentement et de safe sex. Là où une couverture et un résumé ne permettront pas d’évaluer le degré de dérangement, un Trigger Warning avertira directement.

 

Consentement et safe sex ne sont pas une question de genre, de pratiques, encore moins de goûts et de couleurs. À la façon de partenaires qui établiront un rapport de confiance entre eux, l’auteur·e en établit un aussi avec ses lecteur·trice·s. Que vous passiez outre le consentement et le safe sex, d’accord, mais il faudra en avertir votre lectorat à un moment ou à un autre.


Aude Reco

Aude Reco est une autrice de romance et SFFF.


A lire aussi :

Le consentement dans la romance

Yaoi : Briser les vieux clichés

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Yaoi =/= Guide du sexe

Ceci est un article de Jason Crow.

Nombre de jeunes gays découvrent le sexe via les yaoi

Avant de commencer cet article, je voudrais préciser quelque chose : j’aime les yaoi. Les yaoi bien écrits, bien dessinés, m’attirent toujours autant que quand j’étais ado. Mon préféré ? Maiden Rose. Ceux que j’aime le moins ? Junjou Romantica et Sekaiichi Hatsukoi. Pourquoi ? Parce que Maiden Rose, en plus d’avoir une histoire originale, ne dépeint pas le viol comme quelque chose de romancé. Ce qui arrive à Taki est clairement montré comme quelque chose de mal et Klaus finit par comprendre – avec horreur – qu’il s’est conduit comme un porc. Les deux hommes s’aiment, oui, mais ça n’excuse pas tout. Ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on lui doit notre corps et notre âme. Un être humain n’est pas un objet dont on peut disposer sans se soucier des conséquences. Votre partenaire ne vous appartient pas. Seulement, dans nombre de yaoi (attention, je suis auteur de yaoi entre autres choses et je ne considère pas le yaoi comme une tare en soi, c’est juste les messages qui me hérissent un peu le poil), on retrouve quelques vieux clichés plutôt dangereux.

  1. Le viol c’est de l’amour.
  2. Le viol, c’est du BDSM.
  3. Non veut dire oui.
  4. Le sexe sans préparation aucune n’est pas dangereux.
  5. La capote ? C’est pour les idiots.

Prenons Sekaiichi Hatsukoi. Un personnage en viole un autre. Le sexe ? No condoms, no preparation. Tout ça présenté sur fond de romance et de musique douce. Je n’ai rien contre l’auteur mais c’est quelque chose qu’on retrouve dans la plupart de ses livres et ça me dérange d’autant plus que nombre d’adolescents gays découvrent le sexe via les yaoi et beaucoup de jeunes filles partent du principe qu’elles sont des alliées de la communauté LGBT parce qu’elles lisent/dessinent du yaoi. La plupart du temps pourtant, elles ont une vision absolument terrifiante des gays. J’ai déjà entendu des choses telles que ‘tu top ou tu bottom’ ou ‘un mec qui dit non pendant l’amour c’est sexy’.

Euh… Non.

Parlons d’un incident survenu il y a peu à une convention où se trouvait le cast de la série Gotham. Des fans, adeptes de fanfiction gay et de yaoi, sont allées voir Robin Lord Taylor, l’acteur gay qui joue Oswald Cobblepot et qui est connu pour être extrêmement timide et anxieux et elles lui ont demandé de signer une photo sur laquelle était marqué le mot « Nygmopowerbottom ». Pour ceux qui l’ignorent, Nygmobblepot est le nom du pairing Nygma/Cobblepot. Oswald et Edward. C’est mignon. Ce qui est moins mignon, c’est le coup du powerbottom qui fait référence à quelque chose de très sexuel.

Soyons clairs : que les gens aient des fantasmes, c’est une chose. Mais qu’ils les montrent à un acteur qu’ils savent mal à l’aise en public et qui est très pudique quant à sa vie privée avec son mari ? Nope. Ca ne se fait pas. Et elles trouvent que c’est normal parce que dans les yaoi et les fanfictions, ça marche comme ça.

Et pour revenir aux jeunes gays qui découvrent le sexe dans les yaoi…

Ok, ces filles étaient peut-être juste très mal élevées. Je suis d’accord. Mais ça reste perturbant parce qu’elles justifient leurs actions en disant que dans les livres c’est normal. Et elles ne sont pas les seules à penser ainsi : des jeunes gays découvrent le sexe dans les yaoi, je l’ai dit plus haut. Or, dans les yaoi :

  1. Pas de préparation ou peu
  2. Pas de nettoyage
  3. Pas de préservatifs

Il y a comme qui dirait un petit souci. Je l’ai déjà dit dans un précédent article, c’est un coup à se retrouver avec des choses pas très propres et du sang sur soi et quelqu’un sera blessé. Soyons clairs : un anus ne se lubrifie pas tout seul. Un anus est fragile. Une prostate est fragile. Un anus peut se déchirer. Un anus, ce n’est pas propre.

Et accessoirement, quand quelqu’un dit ‘non’ ou ‘stop’, il est temps d’arrêter. Ce n’est pas sexy. Le viol n’est pas sexy. Une tentative de viol n’est pas sexy. Si votre partenaire vous dit qu’il ne veut pas, qu’il n’aime pas ce que vous êtes en train de lui faire, arrêtez.

Silence =/= Consent 

Il arrive que la victime se freeze complètement et soit incapable de bouger, de parler, de réagir. Dans les yaoi, on retrouve parfois cette notion et le violeur s’en sert pour dire  » tu n’avais qu’à dire non ». Victim blaming, much ? Le silence n’est pas une preuve de consentement.

Erection =/= Consent

De la même façon qu’une femme peut jouir pendant un viol (ce qui rend l’expérience encore plus traumatisante), un homme peut avoir une érection et même une éjaculation pendant un viol. Une réaction physique n’est pas une preuve de consentement. La seule preuve de consentement qui ait une réelle importance, c’est celle que vous donne votre partenaire, un ‘oui’ franc et net, un ‘je suis d’accord avec ce que nous allons faire’.

Petit conseil

Il n’y a aucune honte à demander à votre partenaire s’il souhaite faire l’amour ou s’il veut seulement se limiter à quelques caresses, peut être une petite fellation. Et il n’y a aucun mal à être prudent. Demandez à votre partenaire comment il se sent pendant l’acte. Communiquez. Je sais, je sais, dans les yaoi, il est rare que le ‘dominant’ (les rôles peuvent s’inverser de temps en temps, un actif peut faire le passif et vice-versa) se montre aussi prudent. Mais vous n’êtes pas un personnage de manga. Alors prudence. Et par pitié, ne croyez pas qu’un anus s’élargit au fur et à mesure des rapports. Votre anus retrouvera toujours son étroitesse originale au bout du compte. C’est une barrière de muscles très fragile. Alors dooooucement cow-boy. On n’est pas au rodéo.

Oh et en ce qui concerne le lubrifiant ? La salive n’est PAS un lubrifiant. Voilà. Rien ne vaut le bon vieux lubrifiant classique, même si c’est cher. Quand j’étais jeune, j’ai tenté l’huile d’olive. Oui ? Bah ça fait mal et c’est très con. Et pitié, pitié, si vous n’êtes pas sûr que votre partenaire soit clean, utilisez un préservatif. Quant au nettoyage, ça ne prend pas longtemps et ça rend tout beaucoup plus agréable.

En conclusion

Un yaoi n’est pas un guide du sexe. Un yaoi est une oeuvre de fiction et comme toute oeuvre de fiction, un yaoi peut être franchement peu réaliste. Est-ce qu’un yaoi est une mauvaise chose ? Non. Loin de là. Mais un yaoi n’est pas la vraie vie.

Renseignez-vous. Posez des questions. Soyez prudents.

Et… Enjoy !


Jason Crow

Jason Crow est un auteur de romans et nouvelles érotique gay.


A lire aussi :

Un exemple de Dark romance réussi : In These Words

 

Témoignage : Fiction ou réalité ?

Par : Jason Crow.
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Fiction ou réalité ?

De Batman à Killing Stalking

L’image que vous voyez ci-dessus est un extrait de Son of Batman, dans lequel on apprend que Batman, le Chevalier Noir, symbole de masculinité, de force et de bravoure mais aussi légèrement psychotique à ses heures perdues, a été violé par sa petite amie dans le but de concevoir un enfant. Et autant l’idée que Batman ait pu être violé ne me surprend pas – une autre criminelle a déjà tenté sa chance et l’a torturé puisqu’il ne pouvait pas avoir une érection -, autant je suis perturbé par le fait que ce moment traumatisant de sa vie ne semble avoir été pris au sérieux que par lui et certains Robins. Je m’explique : à chaque fois que Batman fait mention de son viol, ce qui arrive déjà rarement, il se prend une réflexion en pleine face. Pourquoi ? Parce qu’il est un homme. Un homme ne pleure pas, un homme ne crie pas. Et puis, il a eu une érection, non ?

J’ai déjà vu des fans dire « oh mais Talia n’est pas si mauvaise et puis, une femme ne peut pas violer un homme… ». Repeat after me children : tous les êtres humains, peu importe le genre, sont capables du pire.

Mais surtout, qu’est-ce que cela prouve ? Que cette partie du comics a été écrite pour choquer mais sans intention d’approfondir, de donner aux vraies victimes de viol une occasion de dire « eh, c’est arrivé à Batman, ça veut dire que je ne suis pas seul et que même un superhéros peut être vulnérable » ? Sans doute. On le ressent. Et quelque part, c’est tant mieux pour les auteurs, si ils n’ont jamais vécu ce genre de chose…

Mais moi je l’ai vécu. Je sais ce que ça fait de se réveiller en pleine nuit, terrifié, endolori, débraillé, le pantalon baissé. Et je sais ce que ça fait de voir un homme qui est allongé derrière vous et qui vous sourit à la pensée de ce qu’il vient de vous faire. Je sais ce que font les fashbacks. Je sais ce que font les triggers.

Je sais ce que ça fait de survivre à ça. Et ça se ressent dans mes écrits, premièrement parce que tous mes livres parlent à un moment donné de viol ou de violences domestiques de manière crue, détaillée, mais jamais romancée. Car romancer le viol revient à le banaliser.

Ce n’est que de la fiction ?

Eh bien… Pas tant que ça.

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Prenons Killing Stalking : un adolescent obsédé par son camarade de classe le stalke et finit par entrer chez lui par effraction. Il finit capturé par son camarade psychopathe, violé, battu, torturé. Il développe un véritable syndrome de Stockholm est s’attache d’avantage à son bourreau, tout en étant on ne peut plus conscient de sa folie.

Killing Stalking ne présente pas ses personnages de manière romancée. Et pourtant, nombreux sont ceux qui trouvent cette relation saine et naturelle. Ce qui m’inquiète un peu, quand je pense que certains lecteurs très influençables sont susceptibles de reproduire ce genre d’actions pour le thrill, pour l’adrénaline.

Mais non !

Mais si. Vous vous souvenez du gamin qui a tué sa mère et sa sœur parce qu’il voulait recréer son propre Halloween ? Et celui qui, déguisé en Ghostface, a tué sa petite amie ?

Je ne dis pas que la fiction inspire toujours la réalité. Mais il faut savoir qu’en tant qu’auteurs, nous avons la responsabilité d’informer nos lecteurs sur le contenu de nos livres et surtout, de bien mettre en avant le fait que ce qui est mal est mal et ce qui est bien est bien. Nous ne devons pas romancer des actes barbares et criminels. Le fait que ça ne soit que de la fiction n’est qu’une excuse et une mauvaise en plus.

Je vais vous donner un exemple tout bête. Quand j’avais quatorze ans, j’ai rencontré un garçon de seize ans. Il était gentil. Un peu nouille sur les bords mais adorable. Appelons le L. L aimait le BDSM, parce qu’il l’avait vu dans des pornos ou lu dans des livres. Et il avait une vision du sexe complètement faussée. Cela dit, L ne m’a jamais fait de mal. Il me préparait, je l’excitais un peu… Et voilà. Cela dit, j’avais quatorze ans. Et même L savait que c’était trop jeune pour passer aux choses sérieuses. Alors on s’est retrouvés quand j’avais dix-sept ans et là, c’est moi qui suis devenu le dominant. Mais moi, je ne me servais pas de livres ou de pornos. Et si j’ai un conseil à donner à ceux qui veulent tenter le BDSM… N’utilisez JAMAIS 50 Nuances. Pourquoi ? Parce que 50 Nuances, c’est du viol et de l’abus de pouvoir, pas du BDSM. Le vrai BDSM se fait dans le respect et l’amour de l’autre. Il ne s’agit pas nécessairement de coups de fouet ou même de violence. Il s’agit d’un jeu de rôle. Et on s’amuse. Il y a une notion de consentement et surtout, un safeword. Stop. Si L me disait qu’il avait mal, j’arrêtais aussitôt.

Malheureusement, tout le monde n’est pas aussi ‘gentil’. Dans mes livres, on retrouve souvent le thème du viol et de la violence domestique. La plupart de mes personnages principaux (Jonathan Miloslaw, Sherlock Black, Nathaniel, Jason…) ont vécu des trucs assez moches.

Pourquoi ? Parce que quand on écrit, on a besoin d’exorciser ses démons. Et moi, je mets mes traumatismes sur le papier. Je n’entrerai pas dans le détail de ce que j’ai vécu, mais ça a beaucoup influencé ma façon d’écrire et ça explique mon style assez sombre, de même que la mort de la mère de James Ellroy, violée et tuée, a beaucoup influencé les écrits de son fils. Il suffit de lire le Dahlia Noir ou Lune Sanglante pour s’en rendre compte. Il y a des viols dans tous les livres de John Irving.

Mais qu’ont ces auteurs en commun ?

Ils ne romancent pas le viol. Ils ne le banalisent pas. Malheureusement, nombre d’auteurs, surtout dans les yaoi (attention, je n’ai rien contre le yaoi, j’adore Maiden Rose), ont tendance à rendre le viol ‘mignon’. Le personnage violé dit ‘non, non’, et l’autre continue et le violé aime ça mais c’est traité comme une scène de sexe normale. Alors que non, ça devrait être traité comme quelque chose de moche, quelque chose de traumatisant. Par respect pour les victimes, déjà. Parce que je sais que quand je vois une scène de viol banalisée, ça me détruit le moral puissance douze. Ça me donne envie de me faire mal alors que ça fait un an que je n’ai pas touché à une lame.

Attention, je ne blâme pas les lecteurs. Et les auteurs sont libres de faire ce qu’ils veulent.

Mais prenons un exemple tout bête : je vais dans une librairie. Je n’ai pas le moral. Un homme me drague dans le rue, insiste lourdement. J’ai peur et je finis par me sauver en courant de peur que ‘ça’ recommence. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes circonstances et cet homme ne me voulait probablement aucun mal. Mais j’ai peur. Je rentre dans la librairie en espérant trouver un peu de réconfort au milieu des livres. J’aime les manga. J’en choisis un au hasard.

Et la première scène à laquelle j’ai droit, c’est un personnage qui se fait violer. Et qui se fait traiter de tous les noms. Et quand il en parle, on lui dit « bah, t’as eu une érection ? Donc t’as aimé. ». Si bien que lui-même finit par s’en convaincre.

Et les lecteurs trouvent ça trop ‘kawaii’.

Moi je ne trouve pas ça kawaii. Moi, j’ai l’impression qu’on me dit que quoique j’ai pu vivre, je suis coupable.

L’importance du safesex et du consentement dans les livres vient avant tout du fait que la fiction peut impacter la réalité. J’ai déjà entendu des témoignages, des enfants, des ados, à qui des adultes ont fait croire que ce qu’ils faisaient était normal. Aujourd’hui, ces gamins sont adultes et suivent deux schémas :

  1. Ils cherchent à éduquer les autres/gardent le silence.
  2. Ils reproduisent ce qu’on leur a fait.

Conclusion :

Ce que je veux dire, c’est que… You do you. Vous lisez et écrivez ce que vous voulez. Mais par pitié, faites la part des choses et surtout, surtout, restez prudent.

Est-ce qu’une victime de viol peut jouir pendant l’acte ? C’est déjà arrivé. Et ça arrive de développer un gros syndrome de Stockholm pour l’agresseur. Mais ça ne veut pas dire que c’est normal. Les victimes ont besoin d’être entendues et soutenues.

Personnellement, je voudrais voir un trigger warning au début des textes, un petit disclaimer tout bête. Ca prend deux secondes à écrire et surtout, ça aide le lecteur à rester dans sa zone de confort. De plus, ça permet de dire « eh, je sais que ce qui est décrit ici (viol/violence/abus) n’est pas quelque chose qui doit être romancé. Je fais la part des choses. ». Et c’est mieux pour tout le monde.

Merci.


Jason Crow

Jason Crow est un auteur de romans et nouvelles érotique gay.


A lire aussi :

Témoignage – Écrire la prise de risque sexuel (dans l’érotique)

 

Un exemple de Dark romance réussi : In These Words

Dans notre série d’articles autour de la Dark romance, on va s’intéresser à un exemple particulièrement intéressant qui montre que, oui on peut exploiter l’aspect le plus sombre de la Dark romance soit le fameux rapport victime/bourreau, on peut même « érotiser » une scène de sexe non consentie, le tout sans en minimiser la gravité, sans faire du comportement du bourreau un élément de séduction, sans traiter le bourreau comme quelqu’un qu’il conviendra de « guérir »,  et tout en développant tout de même une romance. Tour de force, non ?

Bienvenue dans le manga In These Words.

En préambule, on va d’abord refaire un point sur ce qui a été évoqué comme problématique sur le sujet dans l’article La Dark romance, complété par l’article Le rôle d’un livre est-il d’éduquer ? C’est à dire que, comme on l’évoque régulièrement sur ce blog, le problème n’est pas le sujet mais le traitement qui en est fait. Or, traiter le viol, les sévices psychologiques et/ou physiques en tant qu’éléments pouvant aboutir à une romance entre la victime et son agresseur :

  •  Tend à tolérer, banaliser et excuser ces actes,
  • Romantise des situations malsaines et dégradantes,
  • Fait croire qu’un homme violent, manipulateur, etc. peut changer, aimer et être aimé en retour,
  • Néglige la préparation des lectrices à son contenu, par l’absence de trigger warning.

Et, par ce biais, ce type de roman s’inscrit ainsi dans la « culture du viol » de notre société, avec ses conséquences à ne pas surestimer (ce n’est bien évidemment pas « un » livre qui va avoir des conséquences), mais à ne pas sous-estimer non plus (l’ensemble de cette culture, elle, en a).

On voit ce qui en est pour In These Words ?

Avant que vous lisiez la suite, je préviens que, pour une raison de développement du sujet, cet article comportera des spoils sur l’intrigue de cette œuvre, et en particulier un spoil sur le rebondissement le plus marquant de cette histoire (cité en troisième point). Si vous ne comptez pas lire cette œuvre (si vous ne lisez pas de manga, par exemple, ou d’histoire mettant en scène des rapports sexuels entre deux personnages masculins), vous pourrez lire l’article en entier sans problème. Si vous êtes peu sensible aux spoils mais voulez tout de même éviter de vous gâcher la surprise de ce troisième point, il est indiqué à l’avance dans l’article donc vous pourrez vous arrêter à temps. Si vous voulez de toute façon lire ce manga, évitez à tout prix ce point 3 voire l’article en entier : ce serait vous gâcher l’intrigue.

In These Words, donc. C’est un manga créé par deux autrices : une dessinatrice, et une scénariste qui a été auparavant policière pendant 11 ans, a étudié la psychologie, et a travaillé au sein de l’Air Force aux USA. Pour le scénario de thriller psychologique dans lequel on est ici, on a donc déjà quelqu’un qui sait ce qu’elle écrit.

Le scénario est celui d’un thriller : un profiler est amené à travailler avec des services de police pour obtenir les aveux d’un tueur en série, et ce dans un huis clos qui le met quasi seul face à ce tueur en série, à l’intérieur d’un bâtiment gardé secret, le tout dans des conditions de sécurité inquiétantes. Autant dire qu’on est très vite dans une atmosphère oppressante.

A partir de là, on part dans le spoil.

Pourquoi est-ce que cette histoire fonctionne si bien en tant que Dark romance sans traiter pour autant de manière problématique les violences sexuelles ?

Parce que, déjà, on est tout à fait dans ce qui fait le succès de la Dark romance, c’est à dire le scénario du « fantasme de « viol » », qui est en fait celui dans lequel le personnage principal est l’objet d’un désir sexuel si fort qu’il pousse même à des actes moralement et légalement condamnables. Mais on a aussi le deuxième « fantasme » de ce type d’histoire, parce que qui dit Dark romance dit « romance », soit celui où le personnage principal est un être à l’âme si extraordinaire qu’il va susciter un sentiment amoureux tout aussi extrême que le désir cité ci-dessus et chez un personnage qui, normalement, ne devrait pas en avoir. C’est ce double fantasme qui crée l’attrait de ce type d’histoire. En effet, dans ce manga, le tueur en série n’a jusque là ni eu de rapports sexuels avec ses victimes, ni de sentiments amoureux. Le profiler va donc être l’exception : celui qui va susciter cette double transgression.

On est donc dans un scénario très noir, avec un vrai huis clos, une tension psychologique forte, des scènes angoissantes, de nombreuses interrogations sur tous les personnages… On sait très vite qu’on est dans un YAOI, soit un manga mettant en scène des relations sexuelles voire romantiques entre deux personnages masculins, parce qu’on en reconnait les codes (comme on reconnaît les codes de la romance dans la Dark romance), c’est à dire : personnages aux visages, attitudes et corps ultra esthétisés, érotisme latent, face à face quasi permanent entre les deux personnages principaux, rapport de « séduction » (même si dérangeante, ici) présent dès le début… Pourtant, même si le scénario du rapport forcé est (hélas) une grande constante des mangas YAOI, quasiment une obligation même (il n’est pas rare que ce soit une exigence des éditeurs), le rapport entre les personnages est tellement malsain, et traité comme tel, qu’il parait impossible qu’une romance soit développée sur cette base. On ne peut que se demander « comment » une romance va bien pouvoir entrer là-dedans, en conséquence. Vraiment. C’est la grosse interrogation de cette histoire : comment ?

Et en même temps, en sus de la tension psychologique et de l’horreur de la confrontation profiler/tueur en série, jamais le personnage du profiler n’est présenté comme une oie blanche : c’est un personnage qui, lui-même, est ambigu, surprenant… Les mystères sont nombreux à son sujet. On ne comprend pas forcément son attitude mais justement : elle n’est pas représentée comme l’incarnation de la « normalité » face à la « perversion » que peut représenter le tueur en série. Il y a quelque chose entre les personnages, on ne sait pas quoi. Les cauchemars que fait le profiler le laissent entendre, ces images particulièrement violentes dont on ignore si elles s’ancrent dans la réalité et qui participent aussi aux interrogations que l’on a sur la personnalité du profiler et son vécu, ses éventuels troubles psychologiques. Les mots qu’ils échangent avec le tueur en série le laissent aussi entendre.

C’est le premier point important : on a à la fois une Dark romance, avec un thriller sexuel parfaitement géré, mais sans passer par le cliché de l’oie blanche, qui peut compliquer encore un revirement derrière : les deux personnages sont d’emblée présentés comme mystérieux, avec un passif, et non pas des incarnations de la « normalité ».

Deuxième point :

Les scènes de sexe. Elles sont d’un esthétisme exceptionnel, érotiques même dans leurs représentations les plus dérangeantes. Et elles exploitent avec brio les « limites » sur lesquelles surfe la Dark romance. C’est à dire que les scènes dérangeantes sont à la fois érotisées, et à la fois bien présentées en tant que scènes dérangeantes. On ne se trompe pas à ce sujet et les autrices ne font pas comme si elles n’avaient pas d’impact psychologique. Et, en même temps, elles participent totalement à l’intrigue, tout en voyant leur aspect terrible interrogé par certains éléments :

D’une part, il y a le fait qu’on ne sait pas exactement ce qui est de la réalité et ce qui est du rêve ou du problème psychologique. L’histoire commence par une scène dont on ignore si elle a un ancrage dans la réalité ou s’il s’agit seulement d’un cauchemar, elle se poursuit par une alternance entre réalité et cauchemars mais qui trouvent de curieux échos à la réalité, elle continue avec un basculement de cette réalité qui suscite des interrogations toujours plus fortes sur ce qu’il s’est produit ou non… Difficile de savoir, du coup, si les scènes terribles qui nous sont montrées appartiennent à la réalité ou non. Je ne l’ai pas encore précisé mais le profiler prend de plus des médicaments dont on ignore quel impact ils peuvent avoir sur sa perception de la réalité, ce qui participe à la confusion à ce sujet.

D’autre part, les attitudes du tueur en série, parfois, sont parfaitement dans l’horreur à laquelle on s’attend de la part d’un tel personnage, et parfois intriguent, semblent en contradiction avec celles précédentes, pas aussi loin qu’on ne pourrait le craindre, extrêmes et puis… modérées. On ne sait pas.

Et enfin, il y a l’attitude du profiler. Ce qui fait l’horreur d’une situation, ce n’est pas uniquement la situation ; il y a la manière dont elle est vécue, et justement, le personnage du profiler oscille lui-aussi dans des réactions opposées : parfois il est totalement dans l’horreur de ce qu’il subit (dans les cauchemars, notamment), parfois il est lui-même ambigu, au point d’interroger quant à ce qu’il a pu vivre précédemment pour réagir ainsi ou ce qu’il a dans sa tête : sa psychologie, son vécu. On n’est pas uniquement dans des scènes violentes, qui répondent aux fantasmes des lectrices ou apportent leur lot cathartique : ces scènes servent le mystère développé, donnent des indications sur les personnages, intriguent, font avancer l’histoire.

Deuxième point, donc : un abord du « fantasme de « viol » » sur lequel surfe la dark romance, mais associé à un traitement réaliste de ces scènes, sans minimiser le moindre instant leur gravité, et qui font avancer l’intrigue.

Troisième point et c’est certainement le plus puissant de cette histoire :

Le problème, dans ces romances victime VS bourreau, c’est qu’il faut la faire avaler, la romance entre la personne qui a subi tortures et viols et celle qui l’a violée/torturée ! Oh, tu m’as violé.e, humilié.e, infligé des sévices abominables mais c’est parce que tu étais malheureux et perturbé psychologiquement, je te pardonne… Ça ne peut pas passer chez tout le monde, c’est clair. Ce type de scénario a de plus le problème d’exploiter une vision fausse de la maladie mentale (ou de nier totalement l’existence de maladie mentale).  Donc il faut la trouver, la pirouette permettant d’écrire une romance tout en écrivant un tel thriller.

Et vous voulez savoir celle que les autrices ont trouvé ?

Alors, dans cette histoire (LA grande révélation qu’on découvre au bout d’un moment), c’est que, en fait, le tueur en série existe… mais qu’il n’est pas celui que l’on voit dans l’histoire. Que le profiler est, du début à la fin, manipulé (tout comme les lectrices !). Lui-même a été enlevé auparavant par le tueur en série, de la part de qui il a subi des sévices (d’où ses cauchemars), mais un blocage psychologique l’empêche depuis de revoir son visage. D’où ce plan, décidé et organisé par lui-même, d’essayer de retrouver la mémoire en se plongeant dans un jeu de rôle où, aidé par… là, on attend la suite pour savoir, mais on suppose qu’il s’agit de méthodes psychologiques et des médicaments qu’il prend pour lui permettre de se prêter à cette confusion de la réalité, il va revivre ce qu’il a vécu lorsqu’il était captif du tueur en série. Et il demande à son propre amant, soit le policier avec qui il travaillait jusque-là, de jouer le rôle du tueur en série.

Terrible et passionnant.

Certes, on se retrouve alors dans l’un de ces codes des thrillers avec tueur en série qui peuvent paraître un peu « faciles », parfois, mais pourtant ça colle. Et ça colle impeccablement : les ambiguïtés du profiler sont expliquées, les raisons pour lesquelles il ne réagit pas forcément comme on l’attendrait, les attitudes parfois surprenantes du policier/tueur en série qui semble avoir du mal à se prendre à ce jeu lui-même…

Et là, et c’est vraiment le tour de force de ce manga, on assiste à un passage extraordinaire parce qu’on a un retour dans le temps. et on voit ce qu’il s’est passé avant : la rencontre entre le profiler et le policier, leur attirance, le jeu de séduction… jusqu’à une scène d’amour absolument incroyable parce qu’elle entre en opposition totale avec tout ce qui avait été dressé jusque là pour attirer la lectrice, et se révèle magnifique ! Érotique à ne plus en pouvoir, et ça c’est vraiment le plus passionnant ce ce manga, parce qu’on a une histoire qui a attiré à la base par un contenu transgressif et violent, et propose soudain une scène de sexe superbe, vécue dans un consentement parfait, avec même un retournement des clichés les plus fréquemment vus dans le YAOI puisqu’ici, c’est le « uke » (soit celui qui sera pénétré) qui dirige l’acte, la séduction est réciproque, la communication verbale présente… On se retrouve donc face une vraie opposition entre les scènes de viol précédentes et cette scène de sexe consenti qui se détache totalement de ce qui a été montré auparavant en se révélant non seulement superbe, mais aussi la plus chaude, la plus prenante et la plus marquante de toutes. En relisant ce manga pour écrire cet article, c’était d’ailleurs cette scène que j’avais le plus envie de relire, mais il n’y a pas eu que ça : je me suis rendue compte que c’était aussi celle dont j’avais gardé le souvenir le plus précis ; celui des précédentes s’est révélé beaucoup plus flou. On y voit, de plus, quelles sont les personnalités « normales » des personnages : du profiler avant le viol, sans les médicaments qui embrouillent son esprit, sans ce jeu de rôle ; du policier, à l’opposé complet de ce qu’il a pu montrer en jouant le rôle du tueur en série.

Et, extrêmement important aussi, même là, aucune problématique n’est ignorée. Clairement, dès qu’on commence à lire ce manga, on tique sur de nombreuses choses, ne serait-ce que les mesures de sécurité plus qu’inquiétantes dans le huis clos qui nous est proposé (genre : euh… ils font quoi, la police, là ?). Et on tique aussi, forcément, sur ce choix de jeu de rôles. C’est inquiétant, psychologiquement, c’est même terrible. Mais ça aussi, ce n’est pas laissé de côté : on voit bien que le policier est mal à l’aise vis à vis de ce jeu de rôle, qu’il en souffre, on ne peut que songer aux questions que cela pose sur ce qu’il adviendra de leur relation avec le policier après un tel épisode… C’est même très fort, dans un scénario de romance : ce qu’il sacrifie, alors, pour le bien de l’enquête… Et ça aussi, c’est primordial : rien n’est minimisé, rien n’est traité par dessous la jambe, rien n’est ignoré. Les autrices exploitent les problèmes, les développent, et en font des atouts puissants du scénario.

Donc troisième point (et non le moindre) : pirouette scénaristique très maligne permettant d’exploiter le sujet de la Dark romance entre une victime et son bourreau, tout en l’esquivant en même temps, associée à une exploitation sans concession des problèmes suscités et de la psychologie associés.

Et cerise sur le gâteau : contre exemple total avec une scène d’amour extrêmement érotique dans laquelle le consentement est parfaitement mis en valeur.

Chapeau.

On reprend les points problématiques cités au début de l’article ?

  • Viol présenté en acte pouvant aboutir à une histoire d’amour entre la victime et son agresseur -> Non.
  • « Romantisation » de situations malsaines et dégradantes -> Non.
  • Mise en scène de l’idée qu’un homme violent, manipulateur, etc. peut changer, aimer et être aimé en retour -> Non.
  • Absence de trigger warning -> Le trigger warning est présent.

On attend toutes désespéramment la suite de ce manga (mais quand sort le tome 3 en France ?!) mais, au point où en est cette histoire, avec même juste deux tomes de sortis, elle s’impose déjà comme un exemple parfait du fait que l’on peut écrire une histoire exploitant parfaitement ce qui attire dans le genre de la Dark romance, on peut même exploiter les fantasmes les plus sombres de l’être humain, sans tomber pour autant dans des représentations problématiques des violences sexuelles, sans dédouaner leurs auteurs et sans faire de comportements graves des éléments de séduction.

Ce n’est surement pas aisé.  Il a certainement dû falloir un réel effort de réflexion, d’imagination et de construction scénaristique de la part des autrices de ce manga, mais n’est-ce pas justement le travail de l’auteur ? De chercher ce qui fait l’intérêt, profondément, d’une situation, et savoir l’exploiter en fonction ?

Il y a d’autres scénarios qui peuvent être inventés pour exploiter ce « fantasme de « viol » » dans un thriller sexuel sans véhiculer pour autant des idées problématiques. Il y a certainement de nombreux autres romans qui l’ont fait et, si vous en connaissez des exemples, dîtes-le nous en commentaire : on sera ravies de les connaître. Mais ce qu’il faut dire, et c’est ce qui est important, c’est que c’est possible. Et que c’est justement le travail de l’auteur de les imaginer.

Je finirai par ces mots de la scénariste de ce manga, interviewée par le magasine Madmoizelle :

Du premier au deuxième tome d’In These Words il y a un vrai basculement dans les relations sexuelles représentées, du non-consentement au consentement. Dans beaucoup de boy’s love cette ligne est assez floue ; clarifier cette distinction entre relation consentie ou non, ça vous tenait à cœur ?

Narcissus — Avant, je travaillais dans la police ; j’ai été confrontée à de nombreuses affaires de viols, j’ai été en contact avec des victimes. C’est pour moi un sujet très personnel sur lequel je ne peux pas transiger. Je ne peux pas glorifier le viol. C’est impossible pour moi. Je tiens à cette clarification.

Ce qui est important, c’est de garder un certain réalisme dans l’histoire. Si une relation est non consentie, elle est non consentie. C’est impossible d’exprimer son amour par le viol. On ne viole pas par amour. C’est un crime. Et je veux que ce soit très clair dans les relations présentées dans cette histoire.


Valéry K. Baran

Valéry K. Baran est une autrice d’érotique et de romance publiée essentiellement aux éditions Harlequin mais aussi chez divers autres éditeurs.


Sade VS Dark romance

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Sade VS Dark romance

Sade : précurseur malgré lui de la Dark romance ?

Ici, point de romance, mais du libertinage. Encore que… le viol, si propre à Sade, au même titre que l’inceste, faisant les beaux jours de la Dark romance, je suis prête à tout entendre. Surtout après avoir relu Les 120 journées de Sodome pour le bien de cet article… Je m’appuierai donc essentiellement sur cette œuvre majeure de Donatien Alphonse François, dit Marquis de Sade, né en 1740 et mort en 1814.

Pour ses récits, qualifiés de pornographiques à l’époque, il enchaîne les séjours en prison. C’est même durant son incarcération à la Bastille, en 1785, qu’il écrivit Les 120 journées de Sodome. Les 50 Shades et autres romans érotiques sur fond de BDSM soft peuvent clairement aller se rhabiller.

Sade, ce ne sont pas seulement des propos crus, des descriptions outrageuses où s’entremêlent plaisir et sévices, c’est aussi une maîtrise parfaite de la langue française, une critique des institutions et une réflexion en pied de nez au mal, ainsi qu’à la morale.

Par cette virulence, Sade aura marqué l’Histoire de son empreinte, et avec la palanquée de textes érotiques contemporains sur fond de viols romancés, quel accueil réserverait-on aujourd’hui à de telles œuvres ? Pour quelle(s) raison(s) qualifie-t-on Sade de philosophe libertin, malgré la répugnance manifeste pour sa plume ? Pourquoi reste-t-il un « exemple » de la littérature érotique, en tout cas l’un des piliers de l’écriture décomplexée ?

 

MISE EN CONDITIONS : LE LIBERTINAGE AU XVIIIÈME SIÈCLE

LE LIBERTIN AU SENS ORIGINEL DU TERME

Si, aujourd’hui, nous parlons essentiellement de « libertin de mœurs », il convient de rappeler que nous parlions, avant, de libre penseur. Les XVIIème et XVIIIème siècles ont ainsi donné le jour au libertinage intellectuel et il va sans dire que la plume de Sade s’y prête fort bien. (Je reviendrai plus tard sur le libertinage tel que nous le voyons désormais.)

Critique ouverte de la société, philosophie de la morale, questionnement sur le mal et sa nature, l’œuvre du Marquis appartient aux romans libertins du siècle des Lumières. Elle connaît parfaitement les codes de la société, les introduit et mène une quête du plaisir via la dépravation morale et la perversion. Dans un aspect plus contemporain, on y retrouve l’idée de l’initiation, de la femme-objet…

 

LE LIBERTINAGE SELON SADE

Au XVIIIème siècle, le libertinage devint un mode de vie. Les Encyclopédistes le définissent comme suit :

« L’habitude de céder à l’instinct qui nous pousse au plaisir des sens ; il ne respecte pas les mœurs, mais il n’affecte pas de les braver ; il est sans délicatesse et il n’est justifié dans ses choix que par l’inconstance, il tient le milieu entre la volupté et la débauche ; quand il est l’effet de l’âge ou du tempérament, il n’exclut ni les talents ni un beau caractère […] Quand le libertinage tient à l’esprit, quand on cherche des besoins plus que des plaisirs, l’âme est nécessairement sans goût pour le beau, le grand et l’honnête. »

Ainsi se résument parfaitement Les 120 journées de Sodome.

 

LA PHILOSOPHIE DE SADE

Sans rédiger ici un paragraphe trop « philosophique », j’ai tenté de comprendre l’œuvre de Sade au-delà de ce qu’elle présente, bref, de lire entre les lignes. Par le biais de sa plume, Sade présente l’ambition de soulever des interrogations sur la culture de son époque – interrogations étant restées très actuelles, aujourd’hui – et sur la raison de ces phénomènes culturels. Par le vice qu’il dépeint, il attire l’attention sur celui-ci et le fait détester. L’œuvre du Marquis est destinée à faire horreur, et en cela, on ne la qualifie pas de romance, tout comme il ne me viendrait pas à l’esprit de classer la Dark romance dans la romance non plus.

Si nous nous penchons sur les « ingrédients » des 120 journées de Sodome, nous obtenons un joyeux mélange de viol, d’inceste, de sévices… Exactement les mêmes que dans la Dark romance, à la différence que Sade n’a jamais cherché à les rendre beaux, romantiques ou que sais-je encore. À la différence qu’ils sont portés par une réflexion culturelle et sociétale, une interrogation des normes sociales. Quand on dit ou lit que le Marquis de Sade est un phénomène de société actuel, ça n’a jamais été aussi vrai.

 

FAUT-IL ENCORE ÊTRE CHOQUÉ(E) PAR L’ŒUVRE DE SADE ?

Choqué(e), peut-être pas, mais interpellé(e), oui. La torture, l’inceste, le viol sont cruellement d’actualité. Les mœurs ont évolué (pas forcément dans le bon sens) et l’information – qui circule partout, tout le temps –, la culture  (coucou 50 Shades) ont tendance à banaliser des comportements à risques et/ou illégaux.

La véritable question, ici, est de savoir, de comprendre, de déterminer pourquoi Sade écœure-t-il tant, alors que l’on admet, encense, parfois, des romans qualifiés de Dark romance qui, pourtant, reposent sur les mêmes bases que l’œuvre du Marquis. Qu’est-ce qui a changé ? Est-ce « l’emballage », la romance promise qui fait fondre les petits cœurs ? Personnellement, entre Sade et la Dark romance, j’exècre volontiers la seconde : elle ne reflète absolument pas ce qu’est une relation saine, et Sade, au moins, n’a jamais eu la prétention de vendre ses textes comme des histoires d’amour. Mais ceci est un autre sujet. Promis, je vous en parlerai.


Aude Reco

Aude Reco est une autrice de romance et SFFF.


A lire aussi :

La Dark Romance

La Dark Romance

Vous n’êtes sûrement pas sans connaître mon point de vue sur la Dark romance (et sur la représentation de la femme dans la fiction, en général), mais commençons par le commencement : qu’est-ce que la Dark romance ?

Il s’agit d’un sous-genre de la littérature sentimentale né aux États-Unis ; des romances interdites, telles qu’on les appelle au Canada.

Il peut y avoir des déclinaisons différentes de la Dark romance mais nous nous intéresserons ici à celle mettant en scène une victime et son bourreau.

La  Dark romance repose sur la même base simple que la romance : deux personnages, l’un(e) séduit l’autre, puis cet(te) autre se prête au jeu de la séduction. Sauf qu’ici, il n’y a point de jeu, car kidnapping et viol(s) sont monnaie courante. Pour faire encore plus simple, on frise le pathologique et la psychopathie.

La Dark romance flirte avec l’interdit bien au-delà de la légalité et la moralité, et fait croire qu’un homme violent, manipulateur, etc. peut changer, aimer et être aimé en retour.

 

DARK ROMANCE ET CULTURE DU VIOL

Pour commencer, une petite définition. La culture du viol est un concept qui établit des liens entre le viol (et autres violences sexuelles) et la culture de la société dans laquelle ces faits se déroulent.

Minimiser les faits, même dans le cadre du fantasme (en sexualité, pas en psychologie), notamment à base de « elle l’a voulu ou a aimé » et « elle ne s’est pas débattue », c’est une manière, même inconsciente, de se ranger du côté de l’agresseur.

Or, dans la Dark Romance, on est face à des attitudes et des pratiques qui tendent clairement à tolérer, excuser et banaliser le viol. Le fossé entre viol et « vrai viol » est creusé, c’est-à-dire cette différence que peut faire l’agresseur entre ce qui serait un « vrai viol » (qu’il considère donc ne pas faire lui-même, puisqu’il n’identifie pas ses actes) et ses propres agissements : puisque les actes découlent des mythes du viol fantasmé (« elle a aimé », « elle a joui », etc.), il n’y a pas eu de viol. Or, d’une part, on sait à quel point le fait qu’une victime ait pu quand même éprouver du plaisir dans un acte de viol est déstabilisant pour elle. Et d’autre part, il convient de rappeler la définition du fantasme en psychologie, qui est la manifestation consciente ou inconsciente d’un désir, ou une fixation mentale pouvant conduire à des actes excessifs.

Je l’écrivais dans mon introduction, la Dark romance se repaît d’actes moralement, mais aussi légalement répréhensibles qui sont minimisés, banalisés, normalisés. En découle la banalisation de certains concepts. La force de l’habitude, peut-être ?

 

LES QUESTIONS QUE SOULÈVE LA DARK ROMANCE

La Dark romance soulève une question essentielle, plus avant de la moralité : celle de la légalité. Ce qui gêne surtout, dans cette appellation, c’est le terme « romance », car il ne représente absolument pas ce que vivra l’héroïne. (Violences physiques et psychologiques, bonjour !) Pire, il excuse par principe le comportement de l’homme. La Dark romance se joue des lois, romantise des situations malsaines et dégradantes.

On peut aussi se dire que, oui mais au fond, les thrillers aussi, par exemple, usent des mêmes ressorts. Et je suis carrément d’accord, sauf qu’ils sont ce qu’ils sont. Ils présentent, posent les faits comme on les rencontrerait dans la vie réelle. Ce qui amène à une autre question : la crédibilité.

Je lis souvent que les lecteurs/trices de Dark romance savent faire la part des choses et ont pleinement conscience que ça se passe différemment dans la réalité. Or, oui et non. Ce genre de cas a aussi (et malheureusement) cours au quotidien, même que cela s’appelle une relation toxique. Ou pratique d’oppression. Et on n’en sort pas par une pirouette. Ce « manque de crédibilité », pire, la réaction des lecteurs/trices face à ces situations fictives (décrites dans les livres) banalisent purement et simplement les vrais problèmes : viol, enlèvement, séquestration, manipulation, harcèlement…

D’autres prétexteront que la Dark romance n’a jamais essayé de faire passer ces pratiques pour acceptables. Là encore, je suis d’accord, mais même sans le vouloir, elle change notre perception des choses, notre regard sur les violences faites aux femmes. Sans aller jusqu’à dire que les lecteurs/trices de Dark romance trouveront normales de telles situations, la confusion entre réel/non réel, crédible/non crédible semble donner une légitimité au genre. Dès lors, il faudrait m’expliquer en quoi est-ce plus dégradant de lire Sade, si souvent décrié.

 

LES LECTRICES SAVENT CE QU’ELLES LISENT

Vraiment ? J’ai pu lire plusieurs témoignages de lectrices qui ignoraient complètement dans quoi elles s’embarquaient en ouvrant un livre de Dark romance. Certain(e)s diront qu’il suffit de lire la quatrième de couverture pour se faire une idée, sauf qu’il y a une différence entre présenter un livre et le « vivre ». Lire que l’héroïne est kidnappée, torturée par l’homme dont elle tombera amoureuse ne reflète absolument pas le caractère violent, malsain et insidieux des propos et de la mise en situation. Lire une quatrième de couverture n’est pas une immersion totale dans le texte ; elle ne joue pas sur les réflexions des personnages ni sur les ressentis de la victime.

C’est là que devrait au moins intervenir le « trigger warning », car bon nombre de lectrices sont tombées de haut en découvrant la Dark romance. Elles ont pourtant lu la quatrième de couverture…

 

 

La question, ici, n’est plus tant de savoir quelles limites s’impose la Dark romance, mais jusqu’où ses lecteurs/trices l’accepteront-ils/elles et la dédouaneront-ils/elles. Le vrai problème de la Dark romance ne repose pas sur les pratiques, voire fantasmes qu’elle décrit, mais plutôt sur la manière dont ils sont amenés ; les aborder tels qu’ils ne sont pas, faire fi des pathologies susceptibles de les provoquer, de les aggraver et d’impacter de graves séquelles physiques ou morales. Le problème n’est pas de traiter ces sujets, mais les moyens employés et d’en faire un genre à la mode. Le problème, avec la Dark romance, c’est de se fourvoyer en se disant que ce n’est qu’un livre.

 

Edit : Cet article fait mention de textes qui prônent la romance au détriment des conséquences émotionnelles et psychologiques sur les victimes, mais d’autres, au contraire, se penchent sur la question.


Aude Reco

Aude Reco est une autrice de romance et SFFF.


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